Voytek Kurtyka, l’hommage de La Grave (Piolets d’Or 2016 #1)

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REPORTAGE - Alpinisme et Himalayisme - Piolets d'Or 2016
Le 29 avril 2016 - Par Manu Rivaud

Voytek Kurtyka, exceptionnel alpiniste polonais des années 1970 et 1980, 68 ans aujourd’hui, a reçu lors des Piolets d’Or 2016, le 16 avril dernier à La Grave (Hautes-Alpes), le Prix Walter Bonatti, ou Piolet d’Or « carrière ». Il est le 8ème à recevoir ce prix qui honore la carrière alpine d’une figure incontournable de l’alpinisme, après les Italiens Walter Bonatti et Reinhold Messner, le Britannique Doug Scott, le Français Robert Paragot, l’Autrichien Kurt Diemberger, l’Américain John Roskelley et le Britannique Chris Bonington. Ce premier volet de notre reportage à La Grave est consacré à Voytek Kurtyka et à 11 de ses ascensions majeures.

Voytek Kurtyka, à La Grave le 16 avril dernier. ©Sommets.info/MR76
Voytek Kurtyka, à La Grave le 16 avril dernier. ©Sommets.info/MR76

Sous le chapiteau gravarot, le brouhaha qui s’élève des comptoirs à bières baisse soudainement d’intensité. Les adeptes du houblon posent leurs verres et se tournent vers la scène. Les autres spectateurs présents ce samedi 16 avril, encore nombreux à savourer leur dîner, cessent leurs conversations. Sur l’estrade, Piotr Drozdz, rédacteur en chef de la revue polonaise d’alpinisme Gory, s’apprête à présenter les plus emblématiques ascensions de Voytek Kurtyka.

Sous le chapiteau, le samedi 16 avril au soir, alpinistes et public se sont régalés d'un repas cuisiné par l'hotel du Castillan et servi par les guides de haute montagne de La Grave, en costume traditionnel. S'en est suivi la soirée dédiée à la carrière de Kurtyka et la remise des trophées aux ascensions nominées. ©Sommets.info/MR76
Sous le chapiteau, le samedi 16 avril au soir, alpinistes et public se sont régalés d’un repas cuisiné par l’hotel du Castillan et servi par les guides de haute montagne de La Grave, en costume traditionnel. S’en est suivi la soirée dédiée à la carrière de Kurtyka et la remise des trophées aux ascensions nominées. ©Sommets.info/MR76

L’intéressé, chaussé Richelieu, vêtu d’une veste noire de costard, d’une chemise blanche et d’un blue jean, reste pour sa part assis à sa table. Il est classe, digne et heureux, avec autour de lui beaucoup de ses compagnons de cordée de l’époque. Ce soir au pied de la Meije, la concentration de figures de l’alpinisme et du style alpin en Himalaya est exceptionnelle : l’Américain John Porter et les Britanniques Doug Scott et Sandy Allan, l’Autrichien Robert Schauer, le Français René Ghilini et le Suisse Jean Troillet, entre autres, ont fait le voyage pour rendre hommage à celui qui a partagé leurs aventures et ouvert le domaine des possibles sur les plus hauts sommets de la Terre.

« Faire venir Voytek a été très délicat, témoigne Christian Trommsdorff, président du Groupe de haute montagne (GHM), co-organisateur de l’événement. Beaucoup d’échanges ont été nécessaires. Cet homme que nous sollicitons pour lui attribuer le prix Bonatti depuis 5 ans, a toujours montré de la réticence à recevoir une distinction pour les ascensions qu’il a pu mener. Nous avons décidé de lui remettre ce prix, qu’elle que ce soit la décision qu’il pouvait prendre, l’accepter ou le refuser. C’était un vrai risque, mais Voytek est parmi nous ce soir ». Kurtyka, au caractère réservé en public, ne fera pas de conférence pour présenter son parcours de grimpeur. Avec Drozdz, il a choisi de le faire à l’aide d’un simple diaporama. La lumière s’atténue, le titre 11 Walls apparaît sur l’écran.

De gauche à droite, Voytek Kurtyka, Catherine Destivelle et le Suisse Jean Troillet ©Sommets.info/MR76
De gauche à droite, Voytek Kurtyka, Catherine Destivelle et le Suisse Jean Troillet ©Sommets.info/MR76
Robert Schauer (à gauche) et Voytek Kurtyka, 31 ans après leur ascension du Shining Wall au Gasherbrum IV (7925 m, Pakistan), ici à La Cordée de Saint-Christophe en Oisans le vendredi 15 avril. ©Sommets.info/MR76
Robert Schauer (à gauche) et Voytek Kurtyka, 31 ans après leur ascension du Shining Wall au Gasherbrum IV (7925 m, Pakistan), ici à La Cordée de Saint-Christophe en Oisans le vendredi 15 avril. ©Sommets.info/MR76

11 ascensions majeures réussies, en Hindou Kouch et en Himalaya, caractérisent en effet le parcours de l’alpiniste Voytek Kurtyka. Le Polonais en fut bien souvent le penseur et le meneur. Le document est sobre : sur un léger fond musical, 11 images, pour 11 parois, se succèdent. Sur chacune d’elles, la ligne gravie par Kurtyka et ses compagnons de cordée apparaît petit à petit de la base de la montagne au sommet, permettant au spectateur une découverte progressive de l’itinéraire ; sont édités enfin le nom du sommet, la face gravie, les compagnons de cordée et les dates, rien de plus.

« 1972 – Akher Chagh (7020 m, Afghanistan, Hindou Kouch) – Face nord-ouest – Piotr Jasinski, Marek Kowalczyk, Jacek Rusiecki – 3/5 septembre » est la première image. Kurtyka a 24 ans. La nouvelle voie, haute de 1800 mètres à travers une paroi raide et surtout rocheuse, s’élève directement à l’aplomb de la cime. Un commentaire s’incruste : « premier big wall gravi en style alpin en Himalaya ? ».

Seconde image : « 1977 – Koh-e-Bandaka (6843 m, Afghanistan, Hindou Kouch) – Face nord-est – Alex MacIntyre (GB), John Porter (USA) – 9/14 août » : encore une ligne directe, cette fois haute de 2200 mètres avec des difficultés glaciaires, et une descente du sommet par le versant sud. Six jours d’ascension.

Troisième face : « 1978 – Changabang (6864 m, Inde) – Pilier sud – Alex MacIntyre, John Porter, Krzysztof Zurek – 20/27 septembre ». Haute de 1700 mètres à travers la très raide paroi rocheuse du Changabang, cette première ascension de la face sud du sommet indien fit grand écho à l’ouest, à l’époque.

Ces trois premières réussites conduiront Kurtyka à devenir, au-delà des frontières de la guerre froide et de la Pologne, un himalayiste de renommée mondiale ; un précurseur des grandes ascensions techniques réalisées à haute altitude, menées en cordée de deux à trois alpinistes équipés le plus légèrement possible afin d’aller le plus vite possible. Il est aussi important de mesurer que durant ces années et celles qui suivirent, les prévisions météo étaient moins élaborées que celles d’aujourd’hui. Viennent maintenant les réalisations à très haute altitude.

Quatrième image : « 1980 – Dhaulagiri (8167 m, Népal) – Face Est – Alex MacIntyre, René Ghilini (FRA), Ludwik Wilczynski – 5 au 8 mai ». Il s’agit encore d’une première. La voie, assez directe, « est du même ordre de difficulté technique que la voie des Suisses aux Courtes, dans le massif du Mont-Blanc », a écrit MacIntyre. Menant à l’arête sommitale nord-est où évolue la voie originale suisse et autrichienne de 1960, elle est l’une des premières voies gravies sur un 8000 en pur style alpin avec un tel niveau de technicité.

Suivent alors trois chefs-d’œuvre, trois premières réussies sur trois sommets de plus de 8000 mètres, toutes menées en pur style alpin avec son compatriote et cadet d’un an : le plus célèbre Jerzy Kukuczka.

Cinquième image : du 29 juin au 1er juillet 1983, les deux himalayistes vont d’abord réaliser la première ascension de l’arête sud-est du Gasherbrum II (8035 m, Pakistan/Chine), franchissant au passage le Gasherbrum II Est (7772 m). Ils descendent du sommet le 2 juillet, par la voie originale de l’arête sud-ouest.

Sixième : du 20 au 23 juillet, à peine trois semaines plus tard, Kurtyka et Kukuczka ouvrent la première voie dans la raide face est du Gasherbrum I voisin (8068 m, Pakistan/Chine), et en reviennent.

Enfin, du 13 au 17 juillet 1984, ils signent l’édifiante traversée intégrale du Broad Peak (8047 m, Pakistan/Chine), via les sommets nord (7490 m) et central (8011 m). Cette ascension, par l’arête intégrale nord-ouest, n’a été répétée en style alpin qu’à une seule reprise en 1995 et avec un jour supplémentaire, par les Japonais Toru Hattori, Toshiyuki Kitamura et Masafumi Todaka. Sur l’écran, l’image montre l’arête vue du ciel. La progression de la ligne, le long de ce très haut chemin à trois têtes, arrache un murmure à Yannick Graziani : « ça, c’est fou…», réagit-il. L’himalayiste français, attentif et demeuré silencieux jusqu’ici, admire particulièrement cette réussite au Broad Peak. Lui-même a gravi ce sommet, par la voie classique. Il réussissait aussi en octobre 2013, avec Stéphane Benoist, l’impressionnante escalade de la face sud de l’Annapurna (8091 m, Népal), par la voie Béghin/Lafaille, en style alpin.

L’extraordinaire cordée que Voytek forme avec Jerzy « Jurek » va néanmoins, suite au Broad Peak, se désunir. Kukuczka choisit de se concentrer sur les ascensions des 8000, pris dans la course au titre du premier à gravir l’ensemble des 14 plus hauts sommets officiels de l’Himalaya, face à Reinhold Messner. Kurtyka, quant à lui, reste fidèle à ses désirs d’ascensions pures et techniques : les sommets sont choisis pour leur esthétique, les parois pour leur virginité et leurs mystères. Dans son remarquable livre Freedom climbers (Rocky Mountain Books 2011, voir bibliographie en fin d’article), ou l’histoire de l’alpinisme et de l’himalayisme polonais des lendemains de la seconde guerre aux années plus libertaires de Lech Walesa, la Canadienne Bernadette MacDonald explique particulièrement bien les différentes attitudes de Kurtyka et de Kukuczka vis-à-vis de la montagne  : « Jurek avait souvent dit que l’escalade était une sorte de sport, et que dans ce sport vous deviez prouver que vous étiez le meilleur. Cette approche n’avait rien de surprenant, car Jurek avait été boxeur de compétition dans sa jeunesse. La compétition, elle, était entièrement étrangère à Voytek, et même détestable, du moins dans le domaine de l’alpinisme. Pour lui, si vous vouliez prouver que vous étiez le meilleur, vous étiez déjà perdu en tant qu’être humain. L’aspect compétitif inhérent à l’approche « sportive » l’ennuyait, car inévitablement précurseur de souffrance. Pas la souffrance physique – ça, il connaissait. Il parlait de souffrance émotionnelle et intellectuelle. (…) Il assimilait le fait de collectionner les sommets à une sorte de matérialisme profane, où le grimpeur a besoin de posséder les montagnes plutôt que d’accepter leurs mystères. »

La face ouest du Gasherbrum IV (7925 m, Pakistan). En rouge, l'itinéraire ouvert à la montée par Voytek Kurtyka et Robert Schauer en juillet 1985. En violet, la descente. Les triangles représentent les lieux de bivouacs. ©Sommets.info/François Carrel
La face ouest du Gasherbrum IV (7925 m, Pakistan). En rouge, l’itinéraire ouvert à la montée par Voytek Kurtyka et Robert Schauer en juillet 1985. En violet, la descente. Les triangles représentent les lieux de bivouacs. ©Sommets.info/François Carrel

Huitième ascension : le Gasherbrum IV (7925 m, Pakistan) ne culmine pas à 8000 mais ne manque pas d’attirer le regard de l’alpiniste depuis le glacier du Baltoro. Sa face ouest, parfait triangle haut de 2500 mètres, est très raide et se distingue particulièrement par ses rochers marbrés et compacts. Lorsque Kurtyka et Kukuczka rentrent du Broad Peak, ils l’observent. Personne n’a encore gravi le mur, ce fameux Shining Wall si bien éclairé des rayons solaires au crépuscule. Il n’en fallait pas plus pour que le 13 juillet 1985, Kurtyka s’y lance avec l’Autrichien Robert Schauer, toujours en pur style alpin. C’est l’épopée, une escalade engagée de 8 jours avec pour final deux bivouacs dans la tempête sous le sommet nord, supportés sans vivres. Là, Kurtyka et Schauer ont témoigné à La Grave avoir vu les anges ensemble, de très près. Sur l’écran, point de commentaire particulier, la ligne d’ascension apparaît sans fioriture, à l’image des sept précédentes. Les deux alpinistes ne gagnent que l’antécime du sommet nord, et redescendent par l’arête nord, également vierge, en deux jours supplémentaires. Cette ouverture du Shining Wall au Gasherbrum IV n’a jamais été répétée, mais demeure un rêve pour beaucoup d’himalayistes modernes.

Les trois dernières parois réussies l’ont été de l’été 1988 à l’automne 1990. Avec le Suisse Erhard Loretan, Kurtyka ouvre d’abord, en trois temps, une nouvelle voie rocheuse de 29 longueurs sur la face Est de la Tour sans Nom de Trango (6251 m, Pakistan). 14 jours en cumulé leurs sont nécessaires pour gravir le monolythe haut de 1000 mètres, avec de l’escalade artificielle évaluée à A3.

Enfin de la mi-septembre à début octobre 1990, c’est avec Loretan et l’autre Suisse Jean Troillet que Kurtyka ouvre en face sud-ouest du Cho Oyu (8201 m, Népal/Chine) une voie nouvelle de 2000 mètres, puis une autre du même profil en face sud du Shishapangma central (8008 m, Chine) : 3 jours leurs sont nécessaires pour gravir et descendre, les deux fois.

11 Walls se termine sur un court texte de Voytek, en anglais. Une faible rumeur émane déjà du public, qui lit : « Ces ascensions dangereuses font-elles sens ? Oh oui, elles le font ! Elles m’ont légué un héritage durable d’une grande beauté, beauté à travers laquelle j’ai voyagé toute ma vie. Je ressens aussi une présence constante dans ma vie de mes compagnons de montagne, de leur génie, persévérance et amitié. Ils m’aident et me guident dans de nombreuses situations. J’ai une raison plus particulière d’être satisfait. Pendant toutes ces ascensions extrêmement dangereuses, pour une raison mystérieuse, aucun des grimpeurs impliqués n’a jamais subi la moindre blessure. J’espère, silencieusement, que mon affection pour la grande beauté, que j’ai recherché toute ma vie, est réciproque. Et cette espérance est encourageante. »

Ces trois dernières phrases arrachent une salve d’applaudissements au public qui finit par se lever pour une ovation à Voytek Kurtyka. Ses compagnons de cordée montent sur la scène pour lui remettre ensemble son trophée, crée cette année  par l’alpiniste et artiste britannique Andy Parkin. Sous la clameur du chapiteau gravarot, Voytek le brandit, rejoint dans ce mouvement par Robert Schauer, John Porter, Sandy Allan et René Ghilini.

Merci et chapeau, Monsieur Kurtyka.

Voytek Kurtyka et le trophée carrière Walter Bonatti 2016 sculpté par l'alpiniste anglais Andy Parkin. Derrière lui à droite, le Britannique John Porter. ©Sommets.info/MR76
Voytek Kurtyka et le trophée « carrière » Walter Bonatti 2016 sculpté par l’alpiniste anglais Andy Parkin. Derrière lui à droite, l’Américain John Porter. ©Sommets.info/MR76
Schauer, Ghilini, Porter et Kurtyka soulevant le trophée carrière d'une seule main. À l'arrière à droite, l'Ukrainien Mikhail Fomin (expé Talung). ©Sommets.info/MR76
Schauer, Ghilini, Porter et Kurtyka soulevant le trophée carrière d’une seule main. À l’arrière à droite, l’Ukrainien Mikhail Fomin (expé nominée Talung). ©Sommets.info/MR76
Bibliographie utile 

Trois ouvrages parus depuis 2011 éclairent particulièrement la vie de l’homme et de l’alpiniste Voytek Kurtyka. Sa biographie est actuellement en construction, sous la plume de la Canadienne Bernadette MacDonald. La première édition de cette biographie devrait être disponible en langue anglaise dès 2017, puis traduite dans de nombreuses langues (polonaise, allemande, française, espagnole, slovène…). 
- Évoqué dans l’article, Freedom climbers (Rocky Mountain Books 2011), de Bernadette MacDonald, est une remarquable description de l’alpinisme et de l’himalayisme polonais à travers les vies et parcours de Voytek Kurtyka, Jerzy Kukuczka et Wanda Rutkiewicz, situés dans l’histoire de leur pays et de la guerre froide. Il a été traduit et édité en français par les éditions Nevicata (titre Libres comme l’air, du rideau de fer aux neiges de l’Himalaya), en 2014. 
- One day as a tiger (Vertebrate Publishing 2014), de John Porter, compagnon de cordée de Kurtyka et d’Alex MacIntyre. Un témoignage de Porter sur MacIntyre et le sens de la prise de risque, où l’on découvre aussi les stratagèmes d’une cordée d'Anglo-Saxons et de Polonais pour franchir les frontières de barbelés vers l’Afghanistan dans les années 1970… Récit traduit et édité en français par les éditions du Mont-Blanc (titre Un jour comme un tigre), en 2015. 
- Chinski Maharadza (Gory 2013), de Voytek Kurtyka. L’histoire d’un solo intégral, par Voytek, de la voie d’escalade Chinski Maharadza (Dolina Bolechowicka, Jura polonais) : un 7c+/8a de 25 mètres que l’alpiniste a voulu réaliser sans corde dans la plus grande sérénité à 46 ans. « J’ai réussi ce solo, mais pas dans la sérénité recherchée », a-t-il témoigné lors des Piolets d’Or. Récit traduit et édité en espagnol par les éditions Desnivel (titre El Maharaja chino), cette année. Traduction et édition française en discussion.

©Sommets.info

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