Secourus in extremis au Pelvoux, le 1er janvier

0 Flares Twitter 0 Facebook 0 Google+ 0 0 Flares ×
NEWS – SECOURS – Massif des Écrins – le 13 janvier 2016 
Par Manu Rivaud

Bonne année ! Le 1er janvier dernier, par une nuit noire, deux alpinistes italiens se sont fait hélitreuiller depuis le cœur de la face Est des Trois Dents du Pelvoux (3683 m, Écrins), à l’altitude de 3400 mètres environ. Tentant l’ascension de la célèbre goulotte Berhault (800 m, TD), ils se sont égarés et ont été pris par la nuit avant d’appeler à l’aide. Le secours, brillamment mené par la CRS Alpes de Briançon avec l’EC 145 Choucas 05 de la gendarmerie et son équipage, a été réussi in extremis, moins de deux heures avant que la météo ne se dégrade fortement pour 48 heures. 

Dominant la Vallouise, vue sur le mont Pelvoux le 6 janvier au matin, après le passage du mauvais temps des 2, 3 et 4 janvier. En rouge, la zone à partir de laquelle la cordée italienne s'est faite héiltreuillée par les secours dans la nuit du 1er janvier. ©Sommets.info/MR76.
Vue sur la Vallouise et le mont Pelvoux le 6 janvier dernier au matin, après le passage du mauvais temps des 2, 3 et 4 janvier. En rouge, la zone depuis laquelle la cordée italienne a été hélitreuillée par les secours dans la nuit du 1er janvier. ©Sommets.info/MR76.

L’alerte a mis environ une heure pour parvenir à la CRS Alpes de Briançon. Le vendredi 1er janvier dernier à 19 heures, le radio de permanence reçoit un appel du Centre opérationnel d’incendie et de secours (CODIS) des Hautes-Alpes : deux hommes, alpinistes italiens de 46 et 38 ans, sont bloqués en pleine face Est des Trois Dents du Pelvoux et appellent au secours. Dehors, il fait nuit noire. À 18 heures environ, les deux grimpeurs ont pu joindre leurs familles par téléphone, en Italie. Elles ont alors alerté le secours en montagne italien, qui a transmis au CODIS haut-alpin. La cordée est bloquée vers 3400 mètres d’altitude, à proximité de la goulotte Berhault/Brizzi (800 m, TD). Elle a gravi les deux tiers de la face, environ cinq cents mètres, mais s’est fourvoyée. Les alpinistes déclarent ne pas être blessés, mais affirment ne plus pouvoir monter, ni descendre. Là où ils sont, le vent serait encore faible et le ciel clair. Ils ont appelé à l’aide car dans quelques heures, de grosses chutes de neige et du vent violent devraient s’installer pour plus de 48 heures.

Dans le quart d’heure suivant cet appel, les secouristes d’astreinte de la CRS Alpes de Briançon Jérôme Mercader, Yann Ghesquier, Julien Michon et Franck Mumber se réunissent au poste de permanence, munis de ces premières informations. Eric Nicholas et Fabrice Lecostevec, pilote et mécano de l’Eurocopter 145 Choucas05 de la gendarmerie, sont aussi présents. La machine est disponible mais ici, le ciel est un peu couvert. Aucune décision ferme ne peut être encore prise : il faut prendre contact avec les alpinistes en direct, vérifier les premiers éléments, en recueillir d’autres puis décider.

Haut-parleur branché, les secouristes entrent en contact avec les Italiens : « l’un d’eux parlait correctement le français et on a d’abord cherché à vérifier leur position, raconte Mercader. Ils estimaient se situer sur le pilier rocheux qui borde la rive gauche de la goulotte Berhault, à l’altitude communiquée plus tôt. Ils étaient parvenus à s’assurer tous les deux, vachés avec leur corde sur une large sangle passée autour d’un bec rocheux. Ils étaient debout, les pieds posés sur une petite marche. Le terrain, très raide, faisait qu’ils étaient suspendus à l’ancrage. Même si ils ne distinguaient pas très bien les alentours, ceux-ci semblaient dégagés et sans surplombs à l’amont. Ils nous ont ensuite affirmé qu’il n’y avait là-bas toujours pas de vent, que le ciel était encore clair, mais qu’ils n’avaient pas de matériel de bivouac ni de vêtements très chauds. En revanche, ils avaient des frontales en état de marche ».

Les alpinistes italiens ont en fait suivi la goulotte l'Êtroit font la paire (Constant/, ???, tracé rouge) avant de s'égarer définitivement sur le pilier bordant la rive gauche de la goulotte Berhault/Brizzi (tracée ici en jaune) (Image CC by-sa/Camptocamp.org - Frédéric Bunoz, courtoisie pour Sommets.info)
Les alpinistes italiens ont en fait suivi la goulotte l’Étroit font la paire (TD+, M5+, S. Constant/P. Turin, novembre 1993, tracé rouge) avant de s’égarer définitivement sur le pilier bordant la rive gauche de la goulotte Berhault (TD, WI4+, P. Berhault/P.Brizzi, juillet 1978, tracée ici en jaune). Source de l’image : http://www.camptocamp.org/images/258956 (CC by-sa/Frédéric Bunoz).

Le choix de l’intervention héliportée

Les alpinistes ne semblent pas capables de s’en sortir seuls, redoutent de passer la nuit dans la tourmente qui se rapproche. Eric Nicholas, âgé de 48 ans, pilote depuis 1993 et depuis 14 ans dans ces vallées des Écrins, juge que malgré les nuées présentes en vallée, il peut « décoller et rejoindre le site en moins de dix minutes ». Les secouristes décident alors de tenter un secours par voie aérienne avec deux hélitreuillages à la volée. Fabrice Lecostevec sera au treuil, Jérôme Mercader descendra au bout du câble. Si Nicholas parvient à stabiliser deux fois la machine à l’aplomb du relais où sont retranchés les Italiens, Mercader pourra descendre auprès d’eux et, tout en restant longé au câble, les récupérer un par un : « nous ne réalisons que très peu de secours de ce genre, confit-il, mais nous maîtrisons bien cette manœuvre ». En cas d’échec, deux caravanes terrestres de deux secouristes – Ghesquier/Mumber puis Mercader/Michon – pourraient être déposées au plus près des victimes au pied de la face, ou au sommet du Pelvoux : cet automne, Ghesquier et Mercader ont parcouru la goulotte Berhault et connaissent assez bien la zone. Si le ciel se bâche et que l’hélicoptère finit par ne plus pouvoir décoller, les secouristes devront gagner à pied l’attaque de la goulotte depuis le Pré de Mme Carle et ensuite gravir la face jusqu’à rejoindre la cordée : de longues heures au timing en plus et avec l’arrivée du mauvais temps, de fortes chances de devoir la laisser là-haut pour une durée indéterminée.

Ces décisions prises, les secouristes annoncent aux alpinistes leur tentative. Ils leur passent la consigne de se longer sur la sangle du relais non plus avec la corde, mais chacun avec une longe classique. Corde et matériel technique de progression doivent être rangés dans les sacs et ceux-ci suspendus au relais. Rien ne doit dépasser, gêner la manœuvre : « la prochaine fois qu’on vous appelle, vous allumez vos frontales ».

Dans la nuit noire

Nicholas, Lecostevec et Mercader décollent à bord de Choucas05 à 20h35. Ils sont volontairement non équipés de jumelles à visée nocturne. Nicholas connaît par cœur cette vallée de la Vallouise menant directement vers la paroi, et puis ces « jumelles ont aussi des inconvénients », commente-t-il. La visibilité est bonne. À 20h45, Choucas05 approche de la face. Depuis Briançon, on a rappelé les Italiens : « on a vu les frontales tout de suite », raconte Mercader. Nicholas, aidé par le phare de l’appareil qu’il vient seulement de mettre en marche, parvient à stabiliser sa machine à l’aplomb des alpinistes. Le vent souffle « à 18 km/h ». Lecostevec déroule 20 mètres de câble et Mercader atteint les deux hommes : « ils étaient calmes et lucides, dégourdis, et avaient scrupuleusement respecté les consignes ». Très rapidement, Mercader et un premier alpiniste sont hélitreuillés à bord. Nouvelle manœuvre : Nicholas replace son engin, Mercader descend à nouveau et comme précédemment, récupère la seconde victime. Champagne ! À 21 heures passées de quelques minutes, tous sont de retour à Briançon. « Deux heures plus tard, le Pelvoux était sous la neige », témoignent les CRS. La montagne n’est ressortie des nuages que trois jours plus tard, couverte d’un épais manteau blanc.

Des alpinistes expérimentés

Les Italiens sont bien conscients de la chance qu’ils ont eu d’avoir été ainsi secourus. Le plus âgé témoigne au nom de la cordée : « nous remercions beaucoup les secours pour leur professionnalisme, leur gentillesse et leur rapidité. Ils sont intervenus de nuit et je ne suis pas sûr qu’une telle opération puisse être décidée ainsi partout. Ils nous ont aussi aidé à récupérer notre véhicule au Pré de Mme Carle (NDLR : les clés étaient restées dans les sacs laissés là-haut). Nous avons vraiment beaucoup apprécié tout ce qu’ils ont fait pour nous et surtout la manière dont ils ont fait les choses ».

Expérimentés – ils avaient réalisé ensemble beaucoup d’ascensions de même envergure, notamment ici dans le massif des Ecrins ou encore à l’Envers du mont Blanc -, les Italiens n’avaient pas pris de véritable topo : « nous avions avec nous l’image de Frédéric Bunoz (NDLR : utilisée ici plus haut) et lu tout un ensemble de témoignages de cordées qui ont parcouru la goulotte Berhault cet automne ». Comment se sont-ils fourvoyés ? « Nous sommes partis du Pré de Mme Carle à 4h30 du matin le 1er janvier et sommes arrivés à l’attaque de la voie à 8h. Nous étions un petit peu en retard mais le temps était beau et il ne faisait pas froid. Nous avons gravi la première longueur sans problème, mais la seconde manquait de glace : nous l’avons donc contournée par la droite, par du rocher. C’est depuis l’arrivée de cette deuxième longueur que nous nous sommes trompés, sans nous en apercevoir tout de suite. D’ici, il aurait fallu filer sur la gauche, alors que nous avons tiré une nouvelle longueur tout droit. Puis nous avons rejoint un couloir que nous avons supposé être le bon. Ce n’était pas le cas, mais nous avons poursuivi à corde tendue via celui-ci sur au moins deux grandes longueurs. Puis, par deux autres longueurs bien plus difficiles en terrain mixte, nous avons atteint une étroite goulotte. C’est ici que nous avons réalisé que nous étions très probablement en dehors de l’itinéraire convenu ». Les alpinistes ont alors fait le choix de poursuivre, mais le terrain s’est avéré difficile et à la nuit tombée, ils s’arrêtaient là où les secouristes les retrouvèrent.

Si les Italiens s’inquiètent aujourd’hui de pouvoir récupérer leurs sacs restés suspendus dans la face, ils sont un peu gênés et déprimés d’avoir dû recourir ainsi aux secouristes : « c’était la première fois que nous faisions appel à eux pour nous sortir d’un mauvais pas alors que ni l’un ni l’autre n’étions blessés. Nous n’avons pas l’habitude de solliciter de l’aide dans ce cas-là, ni lorsque nous nous égarons. Nous cherchons toujours à nous en sortir par nous-mêmes, quitte à bivouaquer dans des conditions précaires. L’arrivée du mauvais temps a dicté notre choix ».

La face Est du Pelvoux, des difficultés surmontées et restantes imprévues, la nuit, du mauvais rocher et une glace trop pauvre pour encourager une réchappe en rappels, pas de matos de bivouac et l’arrivée du mauvais temps pour deux jours… bien d’autres auraient sans doute comme eux appelé les secours.

©Sommets.info/MR76

N.B. : topo complet et précis du secteur au sein d'Ascensions en neige et mixte, Tome 1, Ecrins Est, Cerces, Queyras, par Sébastien Constant (Éditions Constant, décembre 2009). Ouvrage disponible dans les librairies spécialisées ou en ligne.

 

Une réflexion au sujet de « Secourus in extremis au Pelvoux, le 1er janvier »

  1. Super les secouristes , j’ai fait partie des équipes de secours dans les calanques , mais les conditions MTO n’ont rien de comparable avec celles que vous connaissez en Haute Montagne encore bravo à tous et bien sur à l’équipage Hélico.

Laisser un commentaire