Première de glace au Pic sans Nom

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NEWS – Alpinisme – Massif des Ecrins Le 30 octobre 2015  
Par Manu Rivaud

Du 19 au 21 octobre derniers, les guides hauts-alpins Frédéric Dégoulet, Jonathan Joly et Benjamin Brochard ont réussi une impressionnante escalade de la face nord du Pic sans Nom (3913 m, Écrins), haute de 1000 mètres. Persuadés d’avoir ouvert un nouvel itinéraire à proximité de la voie originale George-Russenberger jusqu’à mi-paroi, via un rail de glace épisodique alors incroyablement formé, les trois alpinistes font déjà l’objet de critiques quant à leur annonce de première.

En rouge, l'itinéraire suivi par Dégoulet, Joly et Brochard les 19, 20 et 21 octobre derniers. Les triangles marquent les lieux de bivouacs. En orange, la voie George-Russenberger (1), et sa "variante" Cambon-Francou (2). En bleu, la célèbre goulotte de la Raie des Fesses (Boivin, Diagéria, Vionnet-Fuasset, puis Gabarrou et Marsigny, 1976). ©Sommets.info/MR76
En rouge, l’itinéraire suivi par Dégoulet, Joly et Brochard les 19, 20 et 21 octobre derniers. Les triangles marquent les lieux des bivouacs. En orange, la voie George-Russenberger (1, août 1950), et sa variante (?) Cambon-Francou (2, août 1975). En bleu, la célèbre goulotte de la Raie des Fesses (Boivin, Diaféria, Vionnet-Fuasset, puis Gabarrou et Marsigny, mai 1976 puis juin 1991). ©Sommets.info/MR76

Ancrée en rive droite du glacier Noir, la face nord du Pic sans Nom est un parfait triangle haut de 1000 mètres. La moitié inférieure, au rocher compact, est très raide. Plus haut, des couloirs de glace s’immiscent entre de raides éperons. L’ensemble est peu riant et écrase celui qui le regarde. C’est simplement l’une des plus redoutables parois nord des Ecrins.

Le 11 octobre dernier, le guide haut-alpin Nicolas Draperi passe au pied de la face, l’observe attentivement. Le fond du grand dièdre qui caractérise la voie originale George-Russenberger (ouverte en août 1950) semble englacé sur toute sa hauteur. Le placage, haut de 400 mètres, est-il fin ? Épais ? Grimpable ? Impossible de le dire avant d’y être. Ce trait glacé, formé ainsi de manière épisodique depuis quelques années, est depuis quelque temps très convoité par quelques glaciairistes des Hautes-Alpes. Si la voie George-Russenberger a déjà été gravie en hiver, notamment en janvier 1976 par Louis Audoubert, Marc Galy, Thierry Leroy et Jean-Jacques Ricouard, puis quelques semaines plus tard en solo par Pierre Béghin, il est très peu probable que ce trait de glace fantasmagorique ait été gravi par eux et depuis : aucune autre hivernale de la voie – ou parcours en glace – n’est effectivement répertoriée dans les archives à ce jour, et sur le premier exploit de 1976, François Labande, expert topographe, est catégorique : « Audoubert et son équipe ont remonté les vastes dalles du flanc gauche du dièdre, suivant exactement l’itinéraire ouvert par Georges et Russenberger« . Pas le fond du dièdre donc, à plusieurs mètres voire dizaines de mètres de distance. Béghin s’y serait-il pris autrement ? Dans le récit qu’il rendit sur son incroyable solo, aucune description ne mentionne l’escalade du fond du dièdre par de la glace fine et raide… Problème, la trainée de glace providentielle finit par s’interrompre, butant sur le ressaut médian qui caractérise l’endroit. Ce ressaut, George et Russenberger l’ont contourné par la gauche avant d’atteindre la partie supérieure de la face par une longue traversée à droite. Ils gagnèrent ensuite la cime par une ascension en diagonale des plaques de glace supérieures et de  l’arête nord-ouest. Est-il possible de franchir le ressaut directement depuis la fin de la section glacée ? Est-il plutôt obligatoire de rejoindre, d’une manière ou d’une autre, le contournement original ? Là encore, rien n’est visible de loin. Draperi immortalise l’improbable placage et le révèle à la petite communauté des glaciairistes locaux.

Action

Jonathan Joly, jeune guide haut-alpin de 33 ans, apprend la nouvelle et succombe à la tentation. Il insiste auprès de son confrère et conscrit Frédéric Dégoulet pour une tentative : « il fallait qu’on aille voir avant qu’un autre ne s’en charge », avoue-t-il. D’abord hésitant, Dégoulet finit par accepter. Les deux guides recrutent alors leur troisième associé au sein du bureau d’indépendants qu’ils ont créé, le Savoyard Benjamin Brochard, 34 ans : « cette mauvaise idée ne me serait pas venue à l’esprit, a-t-il avoué, mais j’avais confiance en notre trio et suivre ces deux gaillards dans cette entreprise ne pouvait qu’enrichir mon expérience de la haute montagne ». Brochard aime préciser qu’il est avant tout rochassier. Moins glaciairiste donc. Le 19 octobre, chacun chargé de 12 kilos de matériel dont celui de bivouac, Dégoulet, Joly et Brochard quittent le pré de Mme Carles à 8 h et remontent vers le pied de la face. En tout début d’après-midi, la cordée attaque la ligne, bien à droite du départ de la voie George-Russenberger.

D’entrée, l’escalade est délicate : neige inconsistante, glace peu abondante, rocher peu prisu et compact dès la deuxième longueur. C’est raide, de 60 à 80 degrés en permanence. Les grimpeurs, munis de leurs piolets tractions et crampons, cherchent les meilleurs zones de crochetages et d’ancrages pour leurs outils. Les broches, ces tiges d’acier filetées que le grimpeur visse dans la glace pour se protéger d’une chute, ne le sont bien souvent qu’à demi. La cordée décide que le leader progressera seulement chargé d’un petit sac personnel : une fois parvenu en bout de corde et le relais construit, il hissera le matériel le plus lourd tout en assurant de là les deux autres. L’escalade reste peu confortable. Un tour de broche de trop et la glace fine éclate. Ces protections ne sont pour la plupart que « psychologiques ». Les relais, ces lieux où les membres de la cordée se retrouvent tous les 50 mètres, pendus à ces ancrages qu’ils installent eux-mêmes, sont difficiles à rendre sûrs : réalisés par bonnes conditions avec deux broches vissées jusqu’à la dague et reliées, ceux qu’ils confectionnent là n’apparaissent fiables qu’avec cinq : « on a perdu du temps, ces manœuvres étaient longues », racontent Dégoulet. En fin de première journée, seulement 250 mètres sont gravis. Il en reste plus de 700 et la nuit va tomber. L’endroit n’est pas si exposé : bivouac. Les grimpeurs doutent un peu, décident de continuer : «  si ça passe plus, on arrivera bien à se tirer en rappels, non ? ». Les bonnes nouvelles ? Il ne fait pas trop froid, -5°C, et pas une pierre ne tombe.

20 octobre, réveil à 6h45. Benjamin, suivant le fond du grand dièdre, parvient à gravir 8 nouvelles longueurs de glace mince avant de buter sur le grand ressaut médian. C’est la fin du trait de glace, mais ce ressaut, tout sec, se dévoile comme un autre passage clé. Dégoulet prend la tête, coince ses lames de piolets et de crampons dans des fissures et s’élève, directement dans le rocher. Il trouve un piton – ils ont rejoint la voie George-Russenberger ! – mais ne fait que toucher cette ligne existante et poursuit « manifestement en terrain vierge », avant de relayer au bout de 25 mètres. Du relais, la cordée devine le passage des pionniers, plus bas vers la gauche. Au-dessus d’eux, une fissure, raide et directe, évite bien le contournement original : « Fred, déterminé, s’en est chargé et nous a livré une nouvelle démonstration de coincement de lames, avant de relayer 30 mètres plus haut » raconte Benjamin. Ce passage, de nouveau franchit en « dry », cette technique qui ne fait que s’affirmer depuis quelques années en montagne et qui consiste à grimper la roche non pas à mains nues et semelles en Vibram®, mais muni de ses piolets et crampons, est bien l’autre clé de la voie vers le haut. Difficulté annoncée de cette longueur : M6. En une troisième et dernière longueur de 25 mètres, estimée de même valeur et menée de même, Dégoulet sort du ressaut médian : les difficultés majeures sont franchies. Joly reprend alors la tête et via deux longueurs en neige, assez raides et cette fois communes à l’itinéraire original, prend pied dans la moitié supérieure de la face, au lieu-dit de l’Araignée. Il est 16 heures, l’endroit est confortable et les alpinistes terrassent une plateforme pour bivouaquer. Après 10 heures de grimpe en ce deuxième jour, ils sont entamés mais doutent moins de l’issue. Les couloirs de sortie ont déjà été gravis par les répétiteurs des voies George-Russenberger, ou de ses voisines Cambon-Francou et du Souvenir. Les alpinistes ne le savent que trop bien. Ça passera.

21 octobre, mouvement à 6h45. Une jolie goulotte – probablement grimpable seulement en conditions de glace comme ici – les mène en quelques longueurs vers les différentes options de sortie. « On a cherché à sortir au plus vite, par une large vire vers la gauche et la grande dépression issue de la brèche faîtière Est », raconte Dégoulet. Enfin la glace est abondante. Du bivouac, Joly carbure, euphorique, sur 13 longueurs jusqu’à rejoindre la brêche. À 15 heures, tous s’y retrouvent. Sommet ? L’appel des derniers rayons solaires du jour, sur le glacier en contrebas versant sud, est trop fort. La cordée renonce à rejoindre la cime du Pic sans Nom, à un peu plus de cent mètres de distance par l’arête nord-est. Qu’importe. Le « trait » est passé, la face est gravie et il est l’heure de fêter, au soleil, trois jours d’efforts à l’ombre du Pic sans Nom.

Naissance d’une polémique

De retour, les trois guides communiquent sur leur aventure, diffusent leurs images, leurs récits, revendiquent une « première » qu’ils nomment d’ailleurs Le Prestige des Ecrins. Peut-être ont-ils la maladresse, bien au-delà de nommer cette nouvelle ascension ainsi, de ne pas expliquer davantage à quel point leur ascension diffère – ou pas – du parcours original. Il n’en fallait pas moins pour que naisse un début de polémique sur le forum du site communautaire Camptocamp, une discussion légitimée et reprise par l’alpiniste anglais Jon Bracey. Les réactions sont vives. Bracey : « oh ! Mais cela n’a pas l’air du tout d’être une nouvelle voie ! » écrit-il en encourageant la lecture du forum et en rappelant les hivernales de la voie originale par Audoubert et Béghin. Sur le forum, un anonyme affirme que l’ascension de Dégoulet, Joly et Brochard « n’est pas du tout une première ! Ce n’est qu’une répétition  avec une bonne accroche médiatique ! « . Lorsque nous les avons questionné, Dégoulet, Joly et Brochard ont immédiatement reconnu que leur « itinéraire n’est nouveau que jusqu’à la sortie du grand ressaut médian« . Soit sur les 16 premières longueurs, 500 mètres tout de même…

Alors, communication maladroite ? Question aux sceptiques qui ces jours-ci ruent dans les brancards et pointent les trois guides du doigt : la voie Cambon-Francou, qui rejoint l’itinéraire original au bout de 600 mètres, ne serait-elle elle aussi qu’une variante ? N’est-elle pas considérée aujourd’hui comme une voie différente ?

©Sommets.info/MR76

Infos techniques pour une répétition du Prestige des Ecrins (1000m, 29 longueurs, glace 5 et mixte M6). 
Matériel : aucun matériel n’a été laissé à demeure dans la voie. S’équiper de 5 pitons, 10 à 12 broches à glace dont des courtes, et d’un jeu de coinceurs à cames Camalots® n°000 à n°3 ou équivalents, en doublant les tailles jusqu’au n°1. 
Horaire probable : 20h de l’attaque à la brèche faîtière Est.

 

 

Une réflexion au sujet de « Première de glace au Pic sans Nom »

  1. Juste pour rappeler qu’il existe une sortie directe dans la partie sup, non représentée sur la photo et ouverte par J. Kelle et …. dans les années 70.
    Très belle réalisation tout de même, à ne pas comparer aux voies et répétitions environnantes avec un matériel et des techniques d’une autre époque.

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