Nuptse et Nangpai : les belles ambitions himalayennes de jeunes guides français

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NEWS - Himalayisme - Népal - massif du Khumbu et du Cho Oyu 
Le 29 septembre 2015 - Par Manu Rivaud

Cet automne au Népal, tandis que le GMHM est à l’Annapurna (8091 m) et la  cordée Graziani/Wagnon au Dhaulagiri (8167 m), deux autres équipes de guides français envisagent d’ouvrir des voies nouvelles en face sud du Nuptse (7861 m) et en face sud-ouest du Nangpai Gosum II (7296 m). Deux défis à la pointe du style alpin en Himalaya.

Le Nangpai Gosum II (7296 m, Népal) et sa face sud-ouest, objectif de Maynadier, Labbre, Detrie et Dusserre.
Le Nangpai Gosum II (7296 m, Népal) et sa face sud-ouest.

Ils sont partis mi-septembre pour presque deux mois d’expédition. Juste au sud de l’Everest, les guides de haute montagne Hélias Millerioux et Benjamin Guiguonnet, 28 et 27 ans, envisagent d’ouvrir un nouvel itinéraire dans la face sud du Nuptse (7861 m). Plus à l’ouest, à proximité du Cho Oyu (8201 m), les guides Mathieu Maynadier, Mathieu Détrie, Pierre Labbre et Julien Dusserre, trentenaires, envisagent l’ascension du Nangpai Gosum II (7296 m) par son versant sud-ouest. C’est en style alpin qu’ils mèneront ces ascensions difficiles et engagées début octobre, après s’être acclimatés à l’altitude pendant deux à trois semaines.

Nuptse

La face sud du Nuptse fait partie des plus gros morceaux de l’himalayisme. Elle s’étire sur près de six kilomètres de large et s’élève de 2000 à 2500 mètres depuis sa base. C’est un rempart de neige, glace, rochers et séracs en haut duquel 7 sommets créneaux se succèdent d’ouest en est : le Nuptse Nup II (7742 m), le Nuptse Nup I (7784 m), le Nuptse I ou sommet principal (7861 m), le Nuptse II (7827 m), le Nuptse Shar I (7804 m, dénommé parfois sommet Est), le Nuptse Shar II (7776 m) et le Nuptse Shar III (7695 m).

En mai 1961, une équipe de 9 Britanniques et de 8 Népalais assiégèrent la muraille par sa ligne la plus accueillante : l’éperon sud à l’aplomb des Nuptse I et II. Du camp de base installé mi-avril à 5600 mètres sur le glacier du Nuptse, ils établirent 8 camps d’altitude le long de l’éperon, installèrent de nombreuses cordes fixes – ombilics vers le bas – entre ceux-ci et atteignirent pour 6 d’entre-eux la cime principale, les 16 et 17 mai. Cette méthode relativement lourde – dite style himalayen et toujours en usage sur les voies normales des 8000 – ne rime décidément plus avec « challenge » dans les esprits des meilleurs himalayistes d’aujourd’hui. Cela ne date d’ailleurs pas d’hier. Dès les années 1980, les plus doués et aventureux des himalayistes choisissaient d’aborder les plus grandes parois himalayennes en style alpin : c’est-à-dire à deux, à trois ou quatre maximum, avec une ou deux petites tentes de bivouac et sans de rassurantes cordes fixes pour s’échapper rapidement en cas de problème. Un autre jeu plus dangereux, mais rendu possible par les progrès du matériel et l’évolution des mentalités provoquée par les pionniers du genre : les Messner, Scott, Paragot, ou autre Diemberger, dès les années 1970.

Ce n’est qu’en 1986 que  les himalayistes rompus à cette éthique alpine retournèrent ainsi à la face sud du Nuptse. Les stars américaines Jeff Lowe et Mark Twight prirent d’abord deux gifles sur le pilier sud du Nuptse Shar I, en mai puis en décembre 1986, parvenant au mieux à 6600 mètres environ.  8 ans plus tard seulement, les Français Christophe Moulin et Michel Fauquet, autres pointures, butèrent sur ce même pilier à 7500 mètres, vidés de courage par les éléments à 300 mètres du sommet et après plus de 2000 mètres d’escalade. Cette ligne du pilier sud au Nuptse Est devint alors mythique. Suite à cela, quelques-uns des meilleurs himalayistes du monde, comme les Américains Steve House, et Barry Blanchard, ou encore le Slovène Marko Prezelj, se frottèrent à nouveau en style alpin à ce pilier, ou même à d’autres zones plus à l’ouest dans le large secteur de la voie anglo-népalaise, mais sans succès.

À l’automne 2003, les Russes Valeri Babanov et Yuri Koshelenko revendiquent la première ascension de ce fameux pilier sud au Nuptse Shar I. Babanov en était à sa troisième tentative. Ils nommèrent leur succès Sonate au clair de lune (ED, 2500 m, rocher 6b en libre ou A4 en artif, glace à 90°, mixte M5), et ont été récompensés l’année suivante par le Piolet d’Or, malgré l’absence de photos au sommet. Cette ascension – néanmoins photographiée jusqu’au cœur de la pointe sommitale, c’est-à-dire vers 7700 mètres environ – fut critiquée davantage sur le style employé par les Russes, qui avaient fixé des cordes dans la partie basse, plutôt que sur l’absence d’une preuve sommitale irréfutable.

Cinq ans plus tard, en 2008, un solitaire revendique une tentative avortée à 7400 mètres… tandis que les Français Patrice Glairon-Rappaz et Stéphane Benoist parviennent à ouvrir une superbe ligne de nouvelles goulottes jusqu’à la brèche ouest du Nuptse I, à 7700 mètres. Pas de sommet, il fait nuit d’encre, Benoist a les pieds qui gèlent et ils ont gravi la face : ils descendent. Nominés aux Piolets d’Or pour cette nouvelle voie nommée Are you experienced ? (2000 m, glace 5 et mixte M5), Glairon-Rappaz et Benoist ne seront pas primés pour avoir manqué la cime… En 2010 puis en 2014, d’autres tentatives, anecdotiques face à celles qui précèdent, n’y changent rien. Depuis la première anglo-népalaise de 1961, le bilan des successeurs est donc assez mitigé… Via ce morceau de flanc sud du Nuptse, seuls Glairon Rappaz, Benoist, Babanov et Koshelenko ont atteint l’arête faîtière, ou atteint – si on veut bien les croire – le Nuptse Shar I.

C’est à gauche de cette paroi sud du Nuptse qu’Hélias Millerioux et Benjamin Guiguonnet envisagent d’ouvrir une nouvelle voie, à l’aplomb du Nuptse Nup II, ces prochains jours. Ils ne seront qu’à quelques encablures des autres pointures suisse et américaine Ueli Steck et Colin Haley, qui eux tenteront de répéter la Sonate au clair de lune de Babanov et Koshelenko. Millerioux et Guiguonnet sont expérimentés de très belles ascensions sur d’autres montagnes du monde, mais à moindre altitude. En mai 2014, ils ont ouvert avec Robin Revest et Frédéric Dégoulet une superbe voie en face ouest du Siula Chico (6260 m, Pérou, Cordillère Huayhuash). Looking for the Void (ED, 900 m), est une succession de longueurs extrêmement techniques et délicates évaluées à 6 en glace et 7 en mixte… De son côté, Millerioux compte également une ascension rapide de la face sud de l’Aconcagua (6986 m, Argentine), haute de 2700 mètres et parsemée de passages raides en glace et rocher, par une combinaison des voies française et Messner. Une ascension loin d’être anodine et partagée en 3 jours de décembre 2012, avec Revest. Millerioux ne craint pas non plus les ascensions au long cours : avec Rémi Sfilio, il répéta en face sud du Dénali (6194 m, Alaska) la voie Directe slovaque (2900 m, 6 en mixte et 6 en glace), en 8 jours glacials du 5 au 12 juin 2013.

Nangpai Gosum

Au pied des Nangpai Gosum, ils ne sont pas deux, mais quatre, un choix assumé : « au-delà des frais plus faciles à partager, être à quatre est un peu moins engagé que d’être à deux. Si il y a un blessé à descendre, trois pour un, c’est jouable. Deux pour un, un peu moins. Alors se retrouver seul avec un gars qui est mal… » a déjà expliqué Pierre Labbre. « Cela permet aussi d’avoir plus de leaders potentiels et si les longueurs dures sont nombreuses, ça peut compter », ajoutait Détrie.

Moins connue que celle du Nuptse, la chaîne des Nangpai Gosum – 3 sommets – s’étire en un bel arc de cercle du col Nangpa (5716 m) à l’ouest, au sommet du Cho Oyu (8201 m) à l’est, sur environ 7 à 8 kilomètres. Du col, l’arête faîtière de la chaîne relie d’abord trois sommets de 6000 mètres d’altitude, puis les Nangpai Gosum I, II et III, à respectivement 7350 m, 7296 m et 7253 m, avant de constituer l’arête sud du Cho Oyu. Dans les archives, sur les cartes, le Nangpai Gosum I est aussi parfois nommé le Pasang Lhamu Chuli, ou Jasemba. Il fut notamment rendu célèbre par la magnifique ascension des Suisses Samuel et Simon Anthamatten, avec Michael Lerjen, via l’élégant pilier de sa face sud-est, en octobre 2009. Une ligne magnifique directe au sommet, haute de 1550 mètres et gravie en pur style alpin avec seulement deux bivouacs (voie Hook or Crook, glace 6, mixte M5). C’est donc sur son voisin le Nangpai Gosum II, à priori encore vierge, que Détrie, Maynadier, Labbre et Dusserre envisagent la première ascension de la face sud-ouest. Haute d’environ 1600 mètres, peut-être un peu plus, Labbre s’attend déjà à un rude combat : « il y aura beaucoup de longueurs difficiles, on se situera dans le ED, pas en-dessous », jugeait-il avant le départ.

Ensemble ou par binômes avec d’autres, les quatres membres de l’équipe ont déjà réussi des ouvertures de ce type ou s’en approchant, au Népal et au Pakistan. En 2007, avec Aymeric Clouet et Frédéric Dégoulet, Maynadier et Dusserre ont ouvert l’arête est du Ganesh V à la pointe du Gorille (6741 m), un itinéraire comportant de nombreux passages difficiles en rocher et en mixte (6a et M5). En 2010, avec les autres français Max Belleville et Seb Ratel – actuellement à l’Annapurna… – Maynadier et Détrie ont ouvert Close the door (1200 m, glace 5), en face sud-est du Lunag I (6895 m, Népal), une voie nommée aux Piolets d’Or. En quatre jours de juin 2012 au Pakistan, avec Bletton – aussi actuellement à l’Annapurna… – et encore Ratel, Labbre et Maynadier ouvraient Théorème de la peine (2000 m, ED), en face sud du Latok II (7140 m). Enfin en 2013, toujours au Népal avec Jérôme Para, Labbre, Détrie et Maynadier soudaient encore leur trio en réussissant la première ascension de la face sud du Gaurishankar  (jusqu’au sommet de la face à 6900 mètres), par l’itinéraire Voyage au bout de la peine (2000 m, ED encore), en 4 jours de pur style alpin.

Du Nuptse au Nangpai Gosum, Millerioux, Guiguonnet, Détrie, Maynadier, Labbre et Dusserre marchent dans les traces de leurs aînés et mentors Benoist, Glairon-Rappaz, ou encore Graziani et Wagnon. On ne peut pas dire que l’alpinisme français de performance manque d’ambitions, ni que les témoins entre anciens et plus jeunes générations ne sont pas transmis.

À suivre.

©Sommets.info/MR76

 

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