« Nous partons… »

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NEWS - Himalayisme - Faces sud de l'Annapurna et du Dhaulagiri  
22 septembre 2015 (mis à jour le 30 septembre 2015, après précisions de Y.Graziani) Par François Carrel

Parmi les expéditions françaises engagées cet automne en Himalaya, deux, en particulier, retiennent l’attention. Toutes deux sont des tentatives de gravir des sommets de plus de 8000 mètres au Népal, mais en style alpin et par leurs faces sud, souvent les plus difficiles et redoutables en Himalaya. Le Groupe militaire de haute montagne (GMHM) vise le pilier japonais en face sud de l’Annapurna (8091 m), Yannick Graziani et Patrick Wagnon se préparent à tenter le pilier sud-ouest du Dhaulagiri (8167 m).

Yannick Graziani de retour du K2, Baltoro 2008. Photo F.Carrel

Les alpinistes de haut vol du GMHM, unité d’élite de l’armée de terre basée à Chamonix, se disent fin prêts. Depuis des années, ils se préparent à cet objectif : ouvrir en équipe légère – en style alpin – sur l’une des parois les plus difficiles de l’Himalaya, sur un sommet de plus de 8000 mètres. C’est l’aboutissement du long processus planifié pour le groupe depuis 2011 par le commandant Lionel Albrieux. Ils ont été jusqu’ici de succès en succès : la 1ère traversée de la cordillère de Darwin (Patagonie) en 2011, l’ascension du Kamet (7756 m, Inde) par sa face ouest en style alpin à l’automne 2012 (récompensée par un Piolet d’Or) et enfin la face sud du Shishapangma (8027 m, Tibet) au printemps 2014. L’entraînement cette année a été planifié avec un soin extrême, la démarche est résolument collective : en témoigne le remplacement à la tête du groupe de Lionel Albrieux par Jean-Yves Igonenc, un « historique » du GMHM, en juillet dernier. C’est l’esprit militaire du groupe : peu importe les individualités, seul le collectif compte. Qu’il nous soit tout de même permis de signaler que les membres de la cordée pressentie pour l’Annapurna sont les avions de chasse Sébastien Ratel, Max Bonniot, Antoine Bletton et Sébastien Moatti.

Le « pilier japonais » convoité est au centre de la formidable face sud de l’Annapurna. Il se situe juste à droite de la voie Beghin-Lafaille dont on a beaucoup parlé en octobre 2013, lors de son achèvement par le Suisse Ueli Steck, en solo express, suivi peu après par les guides français Stéphane Benoist et Yannick Graziani. Ce pilier qui débouche au sommet de l’Annapurna central (8051 m) – le point culminant, sortie de la Beghin-Lafaille, étant le sommet principal à 8091 m – n’a été gravi qu’une seule fois, par une expédition lourde japonaise, en 1981. Les derniers à avoir tenté ce pilier en style alpin étaient… Yannick Graziani et Stéphane Benoist, à l’automne 2013, avant qu’ils ne décident de traverser pour se lancer sur la Beghin-Lafaille !

« Dhaulagiri, un sacré morceau »

Petit monde que celui de l’himalayisme de haut niveau français en réalité… Yannick Graziani est en effet cet automne installé au pied d’une autre grande face sud, celle du Dhaulagiri (8167 m, Népal). Son compagnon de cordée n’est autre que Patrick Wagnon, glaciologue et guide, partenaire de longue date de Yannick au sein de la fameuse cordée Trommsdorff-Wagnon-Graziani, « les TGW », très active dans les années 2000. Yannick et Patrick n’étaient plus repartis ensemble en expédition depuis 2008, une tentative d’ouverture avortée en face ouest du K2 avec Christian Trommsdorff.

Yannick est en très grande forme cet automne, gonflé à bloc après son ascension réussie du Gasherbrum 1 (8068 m, Pakistan) par la voie normale en juillet dernier. Juste avant de partir pour le Dhaulagiri, il écrivait : « Nous partons pour le Dhaulagiri avec Patrick Wagnon, mon vieux compagnon de cordée avec qui j’ai fait beaucoup d’expéditions. Ce sommet à plus de 8000 m était un projet dont nous avions parlé le printemps dernier avant même de savoir si j’allais partir pour le Gasherbrum. (…) Le pilier sud-ouest du Dhaulagiri est un sacré morceau et il est dans nos cordes : un éperon de 3000 m de haut, avec des sections rocheuses et des arêtes de neiges effilées. Vers 7400 m, on rejoint un plateau qui nous donne accès au sommet. Ces aventures sur les plus hautes montagnes du monde me passionnent. Elles me font vibrer réellement, c’est d’une intensité telle qu’il est difficile de la retranscrire. »

L’itinéraire visé par Graziani et Wagnon se situe à l’extrémité gauche de l’immense muraille sud du Dhaulagiri, tout à fait comparable à celle bien plus connue de l’Annapurna. Ce pilier sud-ouest se situe à la jonction entre cette face sud et la face ouest du Dhaulagiri. Il avait été tenté une première fois en 1978 par une expédition française organisée par l’Ecole nationale de ski et d’alpinisme de Chamonix (ENSA), sous la direction d’Yves Pollet-Villard, puis par une seconde expédition de l’ENSA en 1980, sous la direction de Jean « Nano » Coudray. En 1980, un jeune grimpeur avait fait l’essentiel du travail pour surmonter et équiper de cordes fixes les difficultés rocheuses de 6900 mètres à 7300 mètres : Pierre Beghin, encordé avec Bernard Muller. Du haut de ce mur technique, parvenus sur le grand plateau glaciaire sommital, les deux jeunes Français avaient mené une tentative vers le sommet, sans succès : ils avaient été impitoyablement repoussés par un vent terrible.

Huit ans plus tard, entre le 29 septembre et le 10 octobre 1988, c’est bien en pur style alpin que le pilier sud-ouest du Dhaulagiri sera enfin gravi, jusqu’au sommet de la montagne, par trois hommes : le Tchécoslovaque Zoltan Demjan et les Soviétiques Youri Moiseev et Kazbek Valiev. En totale autonomie, sans la moindre aide d’un Sherpa, sans cordes fixes, ils feront l’aller-retour en 16 jours, déplaçant chaque jour leur petite tente de 200 mètres vers le haut, débouchant au sommet malgré une tempête. Les trois hommes mettront moins de temps à faire l’aller-retour au sommet que les Français de 1980 à équiper lourdement le seul pilier terminal… Cette ascension exemplaire de ténacité, de sobriété et de droiture, sera saluée à sa juste mesure par la communauté internationale des grimpeurs, via la mention « meilleure expédition himalayenne 1988 » de l’Union  internationale des associations d’alpinisme, l’UIAA.

En France, c’est pourtant une autre ascension en style alpin dans ce secteur que l’on retient : celle réussie en 1984 par un certain… Pierre Beghin, accompagné par le guide savoyard Jean-Noël Roche. Les deux hommes avaient remonté l’une des deux voies japonaises historiques ouvertes en face sud du Dhaulagiri en 1978, à savoir celle située sur la gauche de la paroi, la voie répertoriée à l’international comme « Pilier sud – arête sud-ouest ». Ce pilier sud avait été ouvert en style lourd, sous le commandement d’Amemiya Takashi, avec débauche de moyens humains et matériels, après une première tentative marquée par une tragédie en 1975 (deux Japonais et trois Sherpas tués par une avalanche).

L’ascension de Beghin et Roche de 1984, au contraire, avait été magnifique, une épure, une démonstration de style alpin en cordée de deux hommes sur un terrain très technique : ressauts rocheux avec passages de V+, pentes de glace de 60° à 70° à 7000 mètres d’altitude, mixte raide et délicat de 7000 à 7300 mètres, long plateau sommital de plusieurs kilomètres à plus de 8000 mètres… Cette première en style alpin de la voie japonaise de 1978, rapide et sans bavures, reste la seule répétition connue de cet itinéraire. Pierre Beghin la décrivit comme « l’histoire d’un raid au pays du vent, bien au-dessus de tous les nuages ; celle aussi d’une merveilleuse entente entre Jean-Noël et moi ». Le Grenoblois avait de plus ramené de cette voie quelques-unes des plus belles photos d’himalayisme jamais prises à l’époque.

On souhaite à Patrick Wagnon et Yannick Graziani, qui ont établi leur camp de base avancé à 5100 mètres au pied des difficultés mardi 22 septembre, de vivre à leur tour une aventure humaine aussi forte sur le pilier sud-ouest du Dhaulagiri, au pays du vent…

©Sommets.info/F.Carrel

Pour en savoir plus et suivre au jour le jour les carnets de bord des deux expéditions, cliquez sur les liens ci-dessous :

Dhaulagiri

Annapurna

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