Les nouvelles fines lames de la FFME

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NEWS - ALPINISME – Équipes nationales FFME – Le 2 février 2016 
Par Manu Rivaud

Ce dernier week-end de janvier à Grenoble, la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) a choisi les nouveaux membres de ses équipes nationales d’alpinisme féminine (ENAF) et masculine (ENAM). Six filles et six garçons ont été retenus à l’issue de trois jours d’épreuves exigeantes sur le terrain. Trois années de formation et de stages en montagne, tremplins vers des pratiques de haut niveau, attendent ces jeunes âgés de 23 à 29 ans.

La voie à gravir en chaussons d'escalade par les filles, un 7b progressif et très technique dans le haut. L'épreuve en chaussons des garcons s'est déroulée dans la zone déversante qui se découpe à l'arrière. ©Sommets.info/MR76
Les épreuves d’escalade se sont déroulées le deuxième jour des sélections, sur la falaise des Vouillants, à Fontaine. Dans des températures allant de 6 à 8°C, les filles devaient gravir en chaussons d’escalade une voie évaluée à 7b, progressive et très technique dans le haut. L’épreuve en chaussons des garcons s’est déroulée dans la zone déversante qui se découpe à l’arrière (niveau 7c+). ©Sommets.info/MR76

Dimanche dernier à la nuit tombée, dans le hall de la maison départementale des sports d’Eybens, ville de l’agglomération de Grenoble (Isère), ça sentait un peu la sueur. Vingt-et-un jeunes gars et quatorze jeunes femmes sont là, en tenue de montagne. Ils sont candidats aux équipes nationales d’alpinisme masculine et féminine de la FFME et viennent d’achever trois jours de sélection technique et physique. Ils attendent le verdict des guides de haute montagne Antoine Pêcher, Gaël Bouquet des Chaux et Mathieu Maynadier, les sélectionneurs qui délibèrent à l’étage depuis maintenant presque une heure. Seulement 12 places sont à prendre, 6 garçons et 6 filles. Assis par terre pour la plupart, les jeunes discutent, déconnent un peu, certains soignent des chevilles tordues lors du test physique de l’après-midi, à coup de poches de glace. D’autres s’étirent, s’allongent… d’autres restent tranquillement debout les mains dans les poches, plus silencieux.

Les jeunes alpinistes talentueux et ambitieux sont nombreux à vouloir intégrer ces équipes mais le niveau pré-requis est assez élevé et les places sont chères. À l’issue de ces tests de sélection, organisés tous les trois ans, les équipes partent pour trois années de formation et de stages en montagne destinés « à donner à chaque sélectionné les clés essentielles à une pratique de haut niveau et à élargir leur culture montagne en découvrant de nombreuses formes de pratiques dans des pays étrangers », explique Antoine Pêcher. À la FFME, 17 promotions masculines et 3 féminines ont déjà permis, depuis 1988, à 129 jeunes hommes et 21 jeunes femmes d’enrichir leurs bagages techniques et stratégiques. Bon nombre des stagiaires ont ainsi réussi, ou réussissent toujours, de beaux parcours alpins. Deux stagiaires de la première promotion féminine (2007-2009) sont devenues guides, Marion Poitevin et Sarah Berthelot, et 2 sont en cours de formation d’aspirants, Fleur Fouque et Marine Clarys. Quelques stagiaires des deux promotions suivantes suivent leurs traces. Parmi les garçons, beaucoup sont également devenus guides de haute montagne, voire de grands alpinistes ou himalayistes, de Lionel Daudet à Yannick Graziani, en passant par des membres du Groupe militaire de haute montagne (GMHM) comme Max Bonniot ou Didier Jourdain. Certains sont enseignants à l’Ecole nationale de ski et d’alpinisme de Chamonix (ENSA) comme Paul Robach et Frédéric Gentet, tandis qu’un David Ravanel a présidé la compagnie des guides de Chamonix… Tout n’est pas rose, 13 hommes et 2 femmes issus des 20 premières promotions sont décédés en montagne, en exercice professionnel ou lors de leur pratique en amateur, et pour trois d’entre eux en stage d’équipe, en juillet 2003.

Trois jours d’épreuves

Premier jour, vendredi 29 janvier : les 35 candidats à la 18ème promo masculine et à la 4ème promo féminine sont interrogés sur leurs motivations à intégrer ces précieuses équipes, sur une liste de courses effectuées en montagne qu’ils avaient à fournir en pré-requis et sur leur parcours alpin en général : « on a pas mal testé leur motivation pour se rendre disponible aux stages de l’équipe, raconte Pêcher, car certains sont déjà engagés dans d’autres formations montagne, comme l’aspirant-guide, le DE d’escalade et canyon ou de ski. Toutes ces formations d’état peuvent être ajournées, mais pas celles que nous dispensons ici. Au niveau des listes de courses, on a pu relever des réalisations de grandes courses classiques, comme le pilier du Frêney au mont Blanc, le couloir nord des Drus, des voies en face nord des Grandes Jorasses. Le niveau technique global est assez bon, en net progrès chez les filles notamment ». En escalade sportive, les meilleurs affichent des niveaux à vue jusqu’à 8a pour les hommes, et 7b pour les femmes.

Rendez-vous dès 8h30 le lendemain, samedi 30 janvier, pour les épreuves d’escalade en rocher, sur le mur lactique et la falaise principale des Vouillants à Fontaine, toujours dans l’agglomération grenobloise. Aucun des candidats ne  connait ce site réputé et historique pour les Grenoblois : l’escalade en calcaire y est très variée, technique et continue, parsemée de pas de bloc retords. Si la grimpe est belle malgré la présence d’une sale patine sur quelques prises trop serrées ou piétinées depuis les années 1980, les murs sont totalement rébarbatifs, d’aspect glauque. Hauts de 80 mètres, raides, ils dominent une déchetterie et restent à l’ombre toute la journée. Mathieu Maynadier sourit : « l’objectif de cette journée est de faire grimper les candidats en situation de stress, dans le froid, et poussés par un chronomètre »…

En sortant de l’isoloir sur le parking, les filles ont à grimper en chaussons une combinaison des voies Silex ardents et Satan l’habite (7b, 30 m), les garçons une connexion de lignes du secteur Visage (évaluée à 7c+, 30 m). Règles du jeu ? Aucune information n’est donnée au préalable, ni noms de voies, ni cotations. Les grimpeurs sont « à vue ». Ils peuvent chuter une fois au départ de la voie et recommencer mais n’ont qu’un essai et doivent le mener dans un temps limité à 14 minutes. Si le candidat tombe, prend un repos sur un point d’assurance ou tire l’un d’eux, c’est fini. Chacun doit aussi réaliser une seconde escalade, cette fois en grosses chaussures de montagne et chargé d’un poids équivalent à 10% du leur, dans un sac à dos. En suivant les mêmes règles que précédemment, mais avec un chrono limité cette fois à 12 minutes, tous doivent gravir une combinaison des voies Cheminée noire et Strada, haute de 25 à 30 m et évaluée à 6b/6c : « pour chacune des voies, nous notons la hauteur atteinte et le temps de réalisation, pas le style », explique Pêcher. Aucune fille ne sort la voie en chaussons, les meilleures parvenant aux trois-quarts et chutant au passage clé. Chez les garçons, 3 réussissent la voie en chaussons, un seulement la ligne à gravir « en grosses », à 20 secondes près.

Profil montagne avec cette large fissure-cheminée à gravir au départ de l'escalade en grosses chaussures. Elle fut fatale à plus d'un candidat. ©Sommets.info/MR76
Profil montagne avec cette large fissure-cheminée à gravir au départ de l’escalade en grosses chaussures. Cette cheminée fut fatale à quelques uns des candidats ! ©Sommets.info/MR76.

Dernière épreuve enfin, le dimanche, sous la pluie froide : chacun doit grimper selon les mêmes principes une voie déversante de dry tooling (NDLR : escalade rocheuse avec piolets-tractions et crampons) sur la falaise du Mas d’Oris (Saint Martin le Vinoux) avant de réaliser à pied, le plus vite possible et chargé d’un sac cette fois égal à 20% de leur poids, deux aller-retours au fort du Saint-Eynard depuis le col de Vence (1200 m de dénivelé positif). Un seul gars a réussi la voie de dry, aucune fille. Du côté du col de Vence, le plus rapide a mis 1 h 33 min. et 42 sec. pour boucler l’ensemble de la course, la plus rapide 1 h 49 min. et 58 sec…

Raphaël l’Armoricain

À Eybens, les résultats tombent peu avant 19 h : 6 filles et 6 garçons sont reçus, les 23 autres sont invités à s’entraîner davantage et remerciés… L’ambiance rappelle des scènes connues de l’examen probatoire du guide : les recalés masquent un peu leur déception, certains s’enfuient, aucun ne s’attarde. Les reçus sourient sans trop en faire. « C’est le pire moment du séjour », témoignent de concert Gaël Bouquet des Chaux et Mathieu Maynadier. Âgés de 23 à 29 ans, les 12 nouveaux membres ENAM et ENAF 2016-2018 ont pour cinq d’entre eux découvert et fait leurs premières armes dans les Pyrénées, deux dans les Vosges ou le Mercantour, trois dans le massif des Écrins et un seulement dans le massif du Mont-Blanc. Le meilleur des 12 sur le rocher avec une grosse paire de pompes, Raphaël, est « Breton, du massif armoricain ».

Réunis avec les sélectionneurs en début de soirée, les lauréats relâchent la pression. L’ambiance se détend, c’est l’heure du premier briefing sur le contenu de la formation et ses principes. Dès ce printemps, après quelques révisions des fondamentaux des techniques d’encordement et de sauvetages divers en paroi et en crevasse, les membres des deux nouvelles équipes entreront dans le vif du sujet : les stages de terrain. Déjà, ils discutent avec leur encadrement des Etats-Unis d’Amérique pour leurs stages d’escalade artificielle (sites d’Indian Creek, du Black Canyon et du Yosemite), des arêtes rocheuses du Mercantour ou du Mont-Blanc cet été pour un stage d’alpinisme, et des cascades de glace de la Norvège pour le début de l’année 2017. En 2018, une longue expédition en massif lointain (Andes ou Himalaya) viendra clore le cycle de trois ans. Côté finance, l’ENAM et l’ENAF sont chacune dotées par la FFME d’un budget de 13 000 euros par an, budget que chaque membre devra parfois compléter selon les besoins. Côté partenaires, le fabricant de cordes Beal fournit les cordes, les casques et les baudriers, l’équipementier Vaude l’habillement.

Une « belle aventure humaine » les attend et les entraîneurs insistent sur l’importance de l’esprit d’équipe, de la cohésion, des capacités à dire les problèmes lorsqu’il y en a. Les 12 écoutent et les yeux brillent déjà. Trève de rêves, Pêcher soudain se fait très clair : « vous allez désormais être davantage exposés aux dangers de la montagne pendant trois ans. Faire partie de ces équipes ne vous protègent pas des chutes de pierres, des séracs ou des mauvaises glissades. Un des objectifs majeurs est que vous restiez tous en vie ». Personne ne moufte.

Les lauréats avec de gauche à droite, Raphaël Georges, Émile Dupin, Lara Amoroso, Zabou Bonetto, Flo Cotto, Maud Vanpoulle, Charles Noiret, Alexia Ederle, Joseph Hallépée, Johanna Marcoz, Étienne Journet et Bastien Lardat. ©Sommets.info/MR76
Les lauréats avec de gauche à droite, Raphaël Georges, Émile Dupin, Lara Amoros, Zabou Bonetto, Flo Cotto, Maud Vanpoulle, Charles Noirot, Alexia Ederle, Joseph Hallépée, Johanna Marcoz, Étienne Journet et Bastien Lardat. ©Sommets.info/MR76.
Toutes les infos officielles sur les équipes FFME ici.
Les équipes d'excellence de la Fédération des Clubs alpins 

La Fédération française des clubs alpins de montagne (FFCAM, le Caf) a le même genre d’équipe destinée aux jeunes alpinistes solides, le Groupe excellence alpinisme national (GEAN). Les principes de recrutement, d’encadrement et les contenus de stages sont très similaires. Tellement que certains stagiaires cherchent à appartenir successivement aux deux formations, et y parviennent ! La promotion du GEAN en cours a été sélectionnée l’an passé, les prochaines sélections auront lieu en janvier 2017. Renseignements ici. 

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