Latok I : les frères Huber au pied du mythe

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NEWS - Himalayisme - Pakistan - 10 juillet 2015
Par Manu Rivaud

Mardi 23 juin dernier, les frères allemands Thomas et Alexander Huber ont quitté Skardu au Baltistan en direction du camp de base du Latok I (7 145 m, Karakoram, Pakistan). Notamment en compagnie du Suisse Dani Arnold, récent détenteur du record d’ascension de la face nord du Cervin en 1h46, et de l’Autrichien Mario Walder, ils projettent d’ouvrir une nouvelle voie dans le versant nord raide et haut de 2500 mètres, ou d’achever l’ascension de l’arête nord, un problème himalayen toujours irrésolu.

La construction du mythe

Le Latok I ou Latok central fait partie de ces sommets himalayens de plus de 7000 mètres aux versants gigantesques et tous très raides. De tous les côtés, c’est au minimum 2000 mètres de dénivelé à gravir parmi glaciers suspendus, piliers et murs rocheux, couloirs de neige et de glace, pour parvenir au sommet.

Ce n’est qu’en juin et juillet 1979 qu’une grosse équipe japonaise menée par Naoki Takada parvint au sommet du Latok I – une première restée non répétée à ce jour – via le versant sud et usant de la tactique du siège : cordes fixes, camps d’altitude, aller-retours d’équipes réduites entre ceux-ci. Une usine à gaz qui se hisse par sauts de puces jusqu’à la cime, laissant derrière elle hommes de rechange et cordon de survie vers le bas.

Des débuts des grandes conquêtes himalayennes dans les années 1950 à 1975 environ, ce style lourd – usant également parfois de l’oxygène – est l’apanage de la plupart des expés organisées sur les grands sommets du Népal, du Tibet, de l’Inde et du Pakistan. Seuls quelques puristes, sans doute plus romantiques mais aussi plus aventureux, abordent les 7000 difficiles et autres géants à plus de 8000 mètres en équipes de 2 à 6 grimpeurs. Leur matériel est, dans l’idéal, réduit à celui requis pour une grande ascension dans les Alpes, complété de vivres conséquents et du nécessaire de bivouac. Ils évoluent sans cordes fixes – trop lourd – et se privent ainsi d’un ombilic les reliant à la base. Point de porteurs et point d’oxygène enfin : il faut répondre aux théories médicales qui assurent la mort par hypoxie dans le très haut.

Ces romantiques courageux qui s’engagent sur les géants comme une cordée moderne le fait aujourd’hui sur la face nord des Grandes Jorasses dans le massif du Mont-Blanc pratiquent donc en Himalaya ce que l’on appelle le style alpin. À la fin des années 1970, l’incarnation proclamée de ce style n’est autre que l’italien du Tyrol Reinhold Messner. Ils sont bien peu à suivre cette éthique, les inconnues sont nombreuses à l’époque : point de communication moderne, point de prévisions météo, pas de cartes précises, pas de photos, peu de réalisations ainsi bref, un autre engagement.

Parmi eux, les américains George et Jeff Lowe, Jim Donini et Michael Kennedy sont les premiers à s’engager sur le Latok I, à l’été 1978. La montagne est encore vierge, l’équipe est « à vue », sans aucune information précise quant aux difficultés et problèmes à résoudre. Dans un style hybride entre le style alpin pur et le style du siège, dénommé capsule, ces quatre hommes vont passer 26 jours sur l’arête nord du Latok central.

L’engagement est maximum, ils sont isolés du monde extérieur, sans moyen de communication. Par bons successifs, sans laisser de cordes fixes vers la base, ils vont s’élever sur l’arête nord. Elle leur est apparue comme l’itinéraire le plus sûr devant les dangers de chutes de pierres ou de glace inhérents en paroi. Si la hauteur de l’arête est de 2600 mètres environ du glacier de Choktoi à sa base jusqu’au sommet à 7145 m, ils en ont évalué la longueur à 3000 mètres. Passages rocheux d’abord sur environ 700 mètres de dénivelé – évalués à 6a depuis – puis succession de passages enneigés, glacés, cornichés et encore rocheux alternent jusqu’en haut de ce raide fil tendu vers la cime.

Il faut lire le récit de Michael Kennedy – le benjamin de l’équipe et le moins expérimenté des quatre à l’époque – pour tout comprendre.

En 20 ou 21 jours – la notion du temps de l’auteur a fini par flancher au 20ème… – les quatre alpinistes parviennent à environ 180 mètres du sommet. Les difficultés techniques, pas extrêmes mais très continues jusqu’ici, vont se réduire. La cime est là, à portée de regard, mais Jeff Lowe, très malade, ne peut plus continuer. Le mauvais temps a aussi le bon goût de s’inviter à ce moment précis. L’éthique de ces hommes étant tout de même de rentrer vivants, la décision de redescendre est rapidement prise. Un échange de regards suffit, quelques mots. 90 rappels de corde et 6 jours plus tard, la cordée retrouve le camp de base sur le glacier, à 4600 mètres. Rincée. Heureuse aussi.

Cette première tentative quasiment aboutie sur le Latok I retentit dans tout le milieu et au-delà : le début du mythe. Jeff Lowe était parmi les meilleurs grimpeurs et alpinistes américains de l’époque, son cousin George pas manchot non plus, quant à Jim Donini, il avait pris l’habitude d’ouvrir de nouvelles voies sur les lances de granit de Patagonie, autre terre extrême de l’alpinisme engagé.

Aujourd’hui, Michael Kennedy est toujours vivant et l’alpiniste solide qu’il a été jusqu’à peu garde dans son cœur une place toute particulière pour cette aventure au Latok. Fin observateur et devenu aussi rédacteur en chef de la célèbre revue américaine Alpinist, il a notamment répertorié jusqu’en 2006 une vingtaine de tentatives d’ascension de l’arête nord du Latok I, depuis son aventure avec les Lowe et Donini. Aucune d’elles n’a pu progresser au-delà de 6300 mètres sur l’arête.

Parmi les derniers à s’être aventurés en ces lieux, la plupart en style alpin, on relève quelques pointures de l’alpinisme moderne comme les frères argentins Damian et Willie Benegas, les Canadiens Maxime Turgeon et Louis-Philippe Menard (2006), les Américains Colin Haley, Josh Wharton et Dylan Johnson, les Espagnols Alvaro Novellon et Oscar Perez (2009), les Japonais Fumitaka Ichimura, Yusuke Sato et Katsutaka Yokoyama (2010). Altitude maximale atteinte par ces groupes, dont des hardis tentèrent la face nord directement : environ 6000 m. Sur l’arête nord, la neige et les corniches trop envahissantes  ont, pour beaucoup, eu raison des tentatives. À observer en détail les photos de l’expédition Kennedy, Lowe, Donini, les pionniers du lieu avaient rencontré à l’été 1978 des conditions sèches : des passages mixtes en rocher, neige et glace certes, mais peu de champignons de poudreuse instables formés par les vents et les chutes de neige.

Les Allemands Thomas et Alexander Huber, 48 et 46 ans, avec le Suisse Dani Arnold, 31 ans, et l’Autrichien Mario Walder, 37 ans, ont donc pris leur ticket pour ce satané Latok central et son versant nord cet été. Parmi les grands alpinistes d’aujourd’hui, leurs chances de réussites sont réelles. Le 22 juin dernier, au départ de Skardu pour le camp de base sur le glacier Choktoi, ils annonçaient sur leur page Facebook qu’ils ne donneraient pas d’informations sur leur aventure avant leur retour, prévu fin août. Sans doute ont-ils été inspirés par le récit de Kennedy, et recherchent-ils l’isolement.

Il n’y aurait que le Latok I et eux, personne d’autres.

À suivre.

©Sommets.info/MR76

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