L’alpinisme ? La réponse magistrale de « 100 Alpinistes »

0 Flares Twitter 0 Facebook 0 Google+ 0 0 Flares ×
NEWS - Livre - Alpinisme - Le 9 décembre 2015 
Par Manu Rivaud

100 portraits d’alpinistes célèbres, esquissés par 100 auteurs et rassemblés au sein d’un même ouvrage, tel est le dernier né des éditions Guérin de Chamonix. Premier du genre collectif dans la maison des livres rouges, l’ouvrage ambitionne d’écrire l’histoire de l’alpinisme, du Siècle des Lumières à aujourd’hui, à travers des descriptions, parfois très intimes, de personnages qui l’ont faite par l’envergure de leurs parcours en montagne. D’Horace-Bénédict de Saussure, naturaliste genevois du 18ème siècle, à l’Américain Tommy Caldwell, prodige moderne de l’escalade libre, on découvre les valeurs et caractères de 100 personnalités internationales de l’alpinisme, mais aussi plus de 200 ans de mobiles, d’ambitions, de joies et de peines intemporels. L’alpinisme est mis à nu.

Édité pour les 20 ans des éditions Guérin, 100 Alpinistes pèse lourd... Sur la balance, l'ouvrage frise les 4 kg sans le coffret. ©Sommets.info/MR76
Édité pour les 20 ans des éditions Guérin, 100 Alpinistes pèse lourd… Sur la balance, l’ouvrage frise les 4 kg sans le coffret. ©Sommets.info/MR76

Performances ou palmarès sont relégués : 100 alpinistes est une addition de 100 regards d’alpinistes, d’historiens, d’écrivains et de journalistes sur 100 célébrités de la discipline, dont les vies courent de 1740 à aujourd’hui. Le résultat, puissant, est une description historique et sentimentale des tenants et aboutissants de l’activité. Il dresse bien sûr les caractères, dévoile des hommes et des femmes pour qui grimper a été ou reste la raison de vivre.

100 sujets donc, 100 noms incontournables de deux gros siècles d’activités alpines sont ici racontés par 87 auteurs, « puisque 13 sujets sont aussi auteurs », précise en prologue le journaliste Charlie Buffet, directeur éditorial du projet. « Finalement, il s’est agi de créer 100 cordées à deux membres, un auteur et une personnalité », explique Christophe Raylat, directeur de la collection des livres rouges. Très bien vu : cette idée a permis à chaque écrivain impliqué de se concentrer sur un seul personnage, alors que le travail pour un homme seul aurait été d’une colossale ambition. Surtout, l’ensemble est bien plus riche en contenu. Des biographies complètes ou partielles, journalistiques, côtoient des regards plus ciblés, plus intimes voire plus poétiques, s’attachant à décrire un unique trait de caractère du personnage ou encore une joie, une peine, un mystère créés par une expédition ou une course en montagne partagée avec lui. D’autres encore soulignent ce qu’ils ont pu hériter des figures qu’ils décrivent.

Les figures

Les éditeurs ont choisi de démarrer l’Histoire avec les pionniers du mont Blanc : Saussure, riche homme de sciences naturelles, et Balmat, pauvre paysan chamoniard. C’est oublier un peu Antoine de Ville, capitaine du roi Charles VIII, qui le 26 juin 1492 gravissait le mont Aiguille, mais passons. On découvre donc d’abord comment, et dans quel contexte social et historique, Balmat et Saussure, joliment croqués par l’historien Antoine de Baecque et l’anthropologue Jean-Olivier Majastre, ont vécu grâce au mont Blanc après l’avoir respectivement conquis en 1786 et 1787. Appât du gain pour le premier et obsessions scientifiques pour le second étaient leurs mobiles… Balmat est devenu guide, Saussure a écrit et vendu moult livres.

Qui sont les 98 autres ? « Ils ont été choisis parmi les 200 ou 300 que nous avions jetés sur le papier », explique encore Buffet, sélectionneur avec Christophe Raylat, Claude Gardien, ex-rédacteur en chef de Vertical, et Gilles Modica. Ainsi Yannick Graziani, Ueli Steck, Tommy Caldwell, Alex Honold, Kilian Jornet et David Lama sont-ils les plus modernes. Avant eux, Michel Croz, Edward Whymper, George Mallory, Paul Preuss, Emilio Comici, Pierre Allain, Anderl Heckmair, Tenzing Norgay et Edmund Hillary, Louis Lachenal, Gaston Rébuffat et Lionel Terray, Herman Buhl, Kurt Diemberger, Royal Robbins, Doug Scott, Reinhold Messner, Jerzy Kukuczka… puis Jean Troillet, Erhard Loretan, Jeff Lowe, Pierre Beghin, Christophe Profit, Jean-Marc Boivin, les Patrick Berhault et Edlinger, Catherine Destivelle… et encore Valeri Babanov, Jean-Christophe Lafaille, Marko Prezelj, Lionel Daudet, Steve House… Tous composent cette sacrée liste, ici non exhaustive. Mick Fowler manque : dommage. Il aurait incarné l’alpiniste anglais en costume et cravate de fonctionnaire.

Belles images, beau graphisme, des marques de fabrique de la maison d'éditions Guérin. ©Sommets.info/MR76
L’une des belles double-pages du livre. Qualité iconographique et graphisme élégant sont présents tout au long de l’ouvrage. ©Sommets.info/MR76

Les regards

Treize des alpinistes croqués ont donc aussi accepté de prendre la plume. Parmi eux, Marko Prezelj écrit sur le rapport pour le moins tendu qu’entretient Voytek Kurtyka avec la gloire. Steck se concentre sur le pragmatisme de Loretan. Profit, en se basant sur son expérience en Himalaya et son succès au K2 avec Pierre Beghin, souligne l’importance de la connivence entre membres d’une cordée. Doug Scott, via l’histoire de Royal Robbins, disserte sur l’équipement en big wall et les moyens que les grimpeurs se donnent pour gravir. Quatre textes, quatre baffes. Quant aux auteurs non croqués, bon nombre sont aussi alpinistes, et pas des moindres : Patrick Wagnon explique ce qui guide sa passion des cimes, inspiré par les explorations de Bill Tilman en Himalaya. Christophe Dumarest, décrivant les philosophies de Patrick Gabarrou, prêche pour une pratique de la montagne heureuse, une montagne à parcourir muni de lunettes roses. René Ghilini, marqué par l’engagement extrême d’Alex MacIntyre, insiste sur les dangers de l’alpinisme dépouillé dans les plus hautes parois. Arnaud Petit, féru d’escalade libre, valorise celle de David Lama au Cerro Torre, ou la répétition en libre du carnage de Maestri… Les éditions Guérin ont donné aux alpinistes, avec cet ouvrage, une extraordinaire occasion pour eux de témoigner, d’entrer dans les détails des valeurs qu’ils défendent. Des écrivains comme Sylvain Tesson, Jean-Christophe Rufin, des journalistes comme Ed Douglas, Christine de Colombel, ou des photographes comme Pascal Tournaire nous racontent encore Edlinger, Tita Piaz, Steve House, Jerzy Kukuczka et Benoît Chamoux, et ainsi les revers de la gloire, du solo, la déprime qui surgit après le succès, la fatale conquête des 14 8000.

Substances

L’ensemble est-il réussi ? OUI. On pardonnera les écarts – pas si nombreux finalement – de niveaux d’écriture. Tout le monde n’est pas Tesson – nous avons particulièrement aimé son hommage à Edlinger – ou même Raylat, décrivant si bien son Lafaille avec violence et douceur mêlées. On pardonnera aussi un choix d’auteur bien étrange, à savoir celui de Romolo Nottaris pour raconter Ueli Steck… Nottaris, sponsor du Suisse, ne pond qu’une communication bien maladroite et tissées d’erreurs, aussi grossières que sont marquants les solos de son faire-valoir. Ceci dit, l’ensemble retrace effectivement l’histoire de l’alpinisme : les premières explorations, alpines, himalayennes, l’âge d’or de l’activité ou la conquête des sommets difficiles dans les Alpes, puis l’alpinisme brun des heures sombres de l’histoire avant l’engagement de celui de l’après-guerre dans les plus difficiles parois. Vient ensuite l’himalayisme de conquête, nationaliste, avant l’avènement de celui plus libre et léger, et enfin l’alpinisme hautement moderne, incarné par l’escalade rocheuse de très haute difficulté et les ascensions menées à la vitesse d’un sprinter ou avec un matériel très épuré… Au-delà des époques, et c’est tout aussi important, les auteurs impliqués ici révèlent les caractères – les leurs et ceux de leurs figures – combien la montagne est porteuse de joies, combien elle peut transporter et donner la force de vivre, mais aussi combien elle peut faire mal : Philippe Magnin, racontant Berhault, l’avoue avec beaucoup de courage. Il y a donc une forte humanité dans ce livre, du rêve, mais aussi de la prévenance. On vibrera encore en lisant la correspondance d’un Christophe Profit, roc si sensible et tellement épris, choisie par Gilles Chappaz pour parler du personnage et montrer à quel point l’alpinisme peut gouverner au quotidien. On sera aussi ravi(e) en découvrant toutes ces femmes qui depuis les origines montrent que l’alpinisme n’a pas de sexe : Henriette d’Angeville, Isabella Charlet-Straton, Claude Kogan… puis leurs héritières Alison Hargreaves, Chantal Mauduit, Catherine Destivelle, Lynn Hill, Gerlinde Kaltenbrunner, Steph Davis. Elles sont les ambassadrices de toutes celles qui aujourd’hui, décomplexées, marchent dans leurs traces.

Des riches, des pauvres, des joies et des peines, des douceurs et des violences, du pur amateurisme et de la compétition, de la politique et du business, de la transmission et des héritages, des risques calculés et de l’engagement absolu, des Aventures, des expériences, des vies belles et des morts soudaines  : c’est tout cela, magnifiquement illustré, décrit avec ou sans précisions, avec distance ou chaleur, rugosité ou poésie, avec admiration, neutralité ou jalousie, qui est à découvrir dans 100 Alpinistes

©Sommets.info/MR76

100 Alpinistes, le livre des 20 ans de la maison d’édition, hommage à son fondateur Michel Guérin - 560 pages textes et photos, format 241 x 286 mm. Editions Guérin 2015 – 99 € (à commander en ligne ici).

Une réflexion au sujet de « L’alpinisme ? La réponse magistrale de « 100 Alpinistes » »

  1. Je ne trouve vraiment pas qu’il y ait de différences de niveaux d’écriture entre les chapitres du livre, comme vous l’écrivez. Tout est très cohérent et de qualité dans l’ensemble des chapitres. Quant à cette remarque « Tout le monde n’est pas Tesson ! » quand en finira-ton avec ce conformisme de faire référence à Tesson à tout bout de champ, comme en ethnologie et en sociologie d’autres se sentent par conformisme obligés de faire référence systématique à Levi-Strauss et à Bourdieu. Tesson a-t-il de telles qualités d’écriture et est-il une telle référence parmi les grands voyageurs ?

Laisser un commentaire