« Everest », oh désespoir…

2 Flares Twitter 2 Facebook 0 Google+ 0 2 Flares ×
NEWS - Himalayisme - Cinéma de montagne - Le 25 septembre 2015. 
Par François Carrel

Everest, de Baltasar Kormaku, sorti en salle mercredi 23 septembre, est un film plombant. Désespérant.

Affiche Everest

Ce n’est pas une question de forme : certes, on peut lui reprocher son recours systématique aux effets spéciaux les plus ronflants, notamment l’utilisation sans doute superflue de la 3D, ou encore son rythme haletant, standard sans surprise des films-catastrophes à gros budget, si éloigné de la lenteur qui règne en despote sur les expéditions – lenteur des grimpeurs aux organismes ravagés par les effets de la haute altitude, l’hypoxie, le froid et l’insomnie, mais aussi lenteur du temps qui se distend à l’extrême pendant les interminables journées ou semaines d’attente inquiète au camp de base ou en camp d’altitude.

Néanmoins, les images panoramiques du Khumbu et celles, en survol, fut-il de synthèse, des arêtes du Lhotse et de l’Everest, font leur effet. De plus, fait rarissime dans le cadre d’une superproduction sur la haute montagne, le film évite presque totalement les erreurs factuelles grossières, les incongruités techniques. Tout y est ou presque sur le grand cirque de l’Everest, rendu avec une certaine fidélité, si l’on veut bien faire abstraction du fait que les Sherpas sont loin d’avoir dans ce film le rôle essentiel qu’ils jouent en réalité sur le terrain. La restitution des grandes lignes de la tragédie des 10 et 11 mai 1996, rendue célèbre par Jon Krakauer dans son best seller planétaire Into Thin air (Tragédie à l’Everest, Editions Guérin et Presses de la Cité, 1998), est elle aussi globalement correcte, même si elle a été simplifiée et schématisée.

C’est peut-être justement cette fidélité qui rend ce film si rude à supporter pour l’amateur d’alpinisme et d’Himalaya. On y trouve en fait, sans possibilité de se réfugier dans une critique agacée et cynique du « vrai-montagnard-à-qui-on-ne-la-fait-pas », toutes les facettes les plus sombres de la montagne en général et de l’himalayisme en particulier. Toutes réelles, toutes détestées. La tempête implacable. L’accident, la terreur. L’interminable agonie, la mort. L’impuissance des amis au camp de base, l’échec patent des improbables opérations de secours. L’angoisse et le désespoir des amours, des familles, des amis laissés à la maison pour partir en expé. La commercialisation de l’Everest, ses dérives, les ego surgonflés, les ambitions, les calculs, les mesquineries, la compétition. La mort des guides, les vies fracassées des Sherpas sacrifiés. Le foutoir de la voie normale de l’Everest, cette interminable via cordata jonchée de déchets, de milliers de bouteilles d’oxygène vides et de cadavres vitrifiés.

Tandis que sur l’écran en 3D la tempête et le désespoir règnent en maîtres et qu’on se recroqueville sur son siège, on songe avec douleur aux amis disparus ces dernières années au K2, au Manaslu et ailleurs, on revit les heures les plus sombres de nos parcours d’alpinistes. A la sortie, c’est les yeux au sol, chancelant, qu’on fuit les commentaires des spectateurs ravis de leur quart d’heure de gore et d’adrénaline. Si vous aimez la haute montagne, si l’Himalaya est votre rêve, n’allez pas voir Everest.

©Sommets.info/F.Carrel

– Pour en savoir plus sur la genèse de ce film, lire l’enquête de Charlie Buffet publiée le 23 septembre par le quotidien Le Monde : « l’Everest Business » (accès payant)

– Pour resituer dans l’histoire de l’himalayisme la tragédie de 1996 à l’Everest, l’essor des expéditions commerciales bientôt doublé de l’irruption des « huit-millistes », collectionneurs des voies normales des 8000, lire notre enquête publiée par le Monde Diplomatique en août 2009, écrite après la tragédie du K2, l’été précédent, vécue de près : « Et vint le temps des mangeurs de cimes »

Une réflexion au sujet de « « Everest », oh désespoir… »

  1. Piètre connaisseur de la haute et très haute montagne j’ai trouvé le film très proche du livre. Même la lenteur dont tu parles est plutôt bien rendue malgré la figure imposée de la nécessaire durée d’un film.

    Tout apprenti alpiniste, et au-delà tout « GO » en milieu hostile (ça je connais mieux), devrait se rappeler du visage de Rob Hall lorsqu’il cède à Doug Hansen, malgré le dépassement horaire.

    Merci pour ta critique fort bien écrite.

Laisser un commentaire