Everest 1963, arête ouest, l’exceptionnel récit de Tom Hornbein

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NEWS - Livre - Himalayisme 
Le 18 mars 2016 Par Manu Rivaud

La première ascension américaine de l’Everest est venue 10 ans après la première mondiale d’Hillary et Norgay. L’expédition a eu un retentissement particulier : les Américains sont non seulement parvenus à réussir la seconde répétition de l’itinéraire original, mais aussi à ouvrir une nouvelle voie bien plus difficile le long de l’arête ouest et en face nord… Thomas Hornbein, summiter le 22 mai 1963 via ce nouvel itinéraire avec Willi Unsoeld, a magnifiquement conté cette expédition dès 1965 aux Etats-Unis. La première édition française de ce récit incontournable est parue l’automne dernier aux éditions du Mont-Blanc. 

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Les Américains voient et font les choses en grand. Le 3 février 1963, vingt d’entre eux, tous alpinistes voire himalayistes mais par ailleurs journalistes, photographes et réalisateurs, professeurs, ingénieurs, médecins ou guides de haute montagne, s’envolent de San Francisco pour gravir l’Everest. Le plus jeune a 23 ans, le plus ancien 55 et le chef de l’expédition, l’immigré allemand naturalisé américain Norman G. Dyhrenfurth, 44 ans.

Voilà dix ans que le Néo-Zélandais Edmund Hillary et le Népalais Tensing Norgay se sont dressés en premier au sommet du toit du monde à 8848 mètres, via l’itinéraire népalais du col sud et de l’arête sud, le 29 mai 1953. Seulement trois ans plus tard et quasiment jour pour jour, les Suisses Ernst Schmied et Jürg Marmet répétaient l’exploit d’Hillary et Norgay en parvenant au sommet par la même arête, le 22 mai 1956. Deux de leurs compatriotes membres de la même expédition suisse, Hans Rudolf von Guten et Adolf Reist, gagnèrent aussi le sommet de l’Everest à leur suite, le 24 mai.

La conquête de l’Everest, sous l’impulsion des britanniques, avait pourtant démarré dès 1921, notamment par le versant tibétain et la seconde des trois arêtes conduisant à la cime : l’arête nord-est. Le 8 juin 1924, les Anglais George Leigh Mallory et Andrew Irvine disparaissaient sur cette longue échine issue du col nord, vers 8200 mètres d’altitude, sans que personne depuis n’ait pu déterminer si les deux himalayistes avaient ou non atteint la cîme (N.D.L.R : le corps de Mallory fut retrouvé à 8290 m d’altitude en 1999, par l’Américain Conrad Anker, mais pas les appareils photos). Néanmoins si proches du but, les Anglais montraient que l’arête nord-est offrait une voie d’accès à Chomolungma (Everest en tibétain).

Le 25 mai 1960, Wang Fu Chou et Chu Yin Hua, membres d’une grosse expédition chinoise, revendiquèrent l’ascension du sommet par cet itinéraire, avec le Tibétain Kobu. Si cette ascension est communément admise aujourd’hui, elle fut néanmoins mise en doute, faute de preuves indiscutables. Ainsi, quand le 13 février 1963 l’expédition américaine arrive à Katmandou au Népal, au moins 6, peut-être 9 voire seulement 11 alpinistes ont-ils déjà foulé le sommet de l’Everest.

L’équipe menée par Dyhrenfurth veut faire plus que ses prédécesseurs à l’Everest… Si les moyens dont elle dispose, tant humain que matériel, sont globalement équivalents à ceux employés par les premières expéditions réussies, leur objectif sur la montagne est double : planter le drapeau américain au sommet par l’itinéraire original de l’arête sud, mais aussi ouvrir la dernière et la plus difficile des trois arêtes qui conduit à la cime, l’arête ouest.

L'arête ouest, à gauche, s'élève depuis le col Lho ici pointé à 6026m. Elle fait frontière entre le Népal au sud et le Tibet au nord. L'arête nord-est tibétaine, à droite, est généralement gravie depuis le col nord, marqué ici Chang La au sud du Changtse (7583 m). La voie classique originale de 1953 évolue via la combe ouest, la face ouest du Lhotse jusqu'au col sud, et suit l'arête sud.
L’arête ouest, à gauche, s’élève depuis le col Lho, ici pointé à 6026m. Elle fait frontière entre le Népal au sud et le Tibet au nord. L’arête nord-est tibétaine, à droite, est généralement gravie depuis le col nord, marqué ici Chang La au sud du Changtse (7583 m). La voie classique originale de 1953 évolue via la combe ouest, la face ouest du Lhotse jusqu’au col sud, et suit l’arête sud, également frontière.

Un récit très intime

Ces diables d’Américains vont réussir. Le 1er mai à 13 h, Jim Whittaker et le Sherpa Nawang Gombu atteignent le sommet de l’Everest par l’arête sud. Voilà plus de deux mois que les Sahibs américains et les Sherpas ont équipé la voie en cordes fixes et en camps d’altitude, et ont acheminé des centaines de kilos de matériels, vivres et bouteilles d’oxygène jusqu’au camp VI, à 8365 m. Enfin le 22 mai, Barry Bishop et Lute Jerstad renouvellent cette ascension et parviennent au sommet à 15h30. Et ce même jour à 18h30, venus de l’arête ouest, Tom Hornbein et Willi Unsoeld gagnent le sommet. Les 4 Américains vivront alors ensemble une descente rendue très difficile et engagée par un bivouac de fortune, avant de retrouver des compagnons à l’amont du camp VI sur la voie de l’arête sud le 23 mai, puis le camp de base le 24 mai. Non seulement une nouvelle voie vient d’être ouverte, mais la première traversée de l’Everest est réussie.

En orange, la voie originale ouverte jusqu'au sommet par l'expé britannique menée par John Hunt, en 1953. Les camps marqués ici sont ceux établis par les Américains en 1963. En rouge, la voie américaine équipée et gravie en équipe jusqu'au camp 5W, et achevée le 22 mai 1963 au sommet par Tom Hornbein et Willi Unsoeld.
En orange, la voie originale ouverte jusqu’au sommet par l’expé britannique menée par John Hunt, en 1953. Les camps marqués ici sont ceux établis par les Américains en 1963. En rouge, la voie américaine équipée et gravie en équipe jusqu’au camp 5W, et achevée le 22 mai 1963 au sommet par Tom Hornbein et Willi Unsoeld.

C’est toute cette histoire que Tom Hornbein a conté avec beaucoup de talent dans une première édition d’Everest : l’arête ouest, parue aux Etats-Unis en 1965. Trois rééditions ont suivi, en 1980, 1998 et enfin en 2013 à l’occasion du cinquantenaire : « c’est cette dernière édition que j’ai fait traduire stricto sensu puis éditer à l’automne 2015, témoigne l’alpiniste Catherine Destivelle, fondatrice et patronne des éditions du Mont-Blanc. J’ai découvert ce texte de Tom Hornbein à la fois très puissant, écrit simplement et d’une modernité déconcertante ». Vrai : en plus d’être très bien écrit, le récit d’Hornbein est aussi très intime.

C’est un vrai reportage, écrit au jour le jour. On apprend très tôt qu’Hornbein, 32 ans, est d’abord ce jeune anesthésiste américain libéré de ses obligations militaires par le président John Fitzgerald Kennedy lui-même, afin qu’il puisse participer à l’expédition. Puis on découvre sa véritable obsession de l’arête ouest, qu’il partage avec quelques autres dont le fameux Willi Unsoeld, solide guide de haute montagne de l’Oregon également diplômé en sciences physiques et en théologie. Hornbein raconte donc d’abord à quel point l’organisation d’une expé comme celle-ci, à deux objectifs, peut être inextricable et mener à une somme de doutes difficilement gérable. Hornbein est le teigneux de la bande, le chien, celui qui ne cesse de trépigner pour ouvrir cette arête ouest : répéter la voie originale ne l’enchante guère, mais pour cette expédition financée par la National Geographic Society, le premier objectif reste celui de gravir l’Everest par l’arête sud… une ascension beaucoup moins aléatoire. Unsoeld est, quant à lui, la grande force tranquille. Doté d’une condition physique exceptionnelle, il s’amuse des trépignements d’Hornbein. C’est amusant : Hornbein et Unsoeld font parfois penser à Laurel et Hardy. Tout au long du récit, les traits d’humour ne manquent pas. Unsoeld, à plus de 8300 mètres sur l’arête ouest, le jour du sommet : « J’entends mon oxygène siffler, Tom, même quand le régulateur est éteint. » Hornbein : « ça n’a pas l’air trop grave. Gardons un œil sur la pression. Et puis, si tu vides tes bouteilles, on pourra toujours en partager une en branchant les autres tuyaux et le raccord fait pour dormir. » Une cordée dans les plus grandes difficultés sommitales de l’arête ouest, unie par deux mètres de tuyau. Des masques à oxygène et détendeurs prototypes. Ils poursuivent… À 18h30 le 22 mai, la nouvelle voie est ouverte. Suivant d’abord le fil de l’arête en elle-même depuis l’Épaule ouest, elle s’en écarte devant les difficultés du parcours direct pour un raide couloir de neige et de glace en face nord, celui bien connu de nos jours sous le nom de couloir Hornbein. À l’issue, elle rejoint l’arête ouest proprement dite, puis le sommet.

Et après ?

Dans son ensemble, le livre permet au lecteur d’avoir une vision très précise et globale des tenants et aboutissants d’une telle expédition, puis de l’engagement pris par Hornbein et Unsoeld, évoluants seuls et en style alpin – néanmoins équipés d’oxygène – depuis le camp 5W à 8305 mètres d’altitude jusqu’au sommet. On appréciera par ailleurs la part belle donnée aux Sherpas dans le texte, qui acheminèrent les charges américaines et l’oxygène jusqu’à plus de 8300 mètres sur les deux itinéraires. Ou encore l’humilité de Hornbein, d’Unsoeld et d’autres, très souvent en filigrane, comme si ces alpinistes étaient en train de gravir un sommet secondaire !

Si la voie normale de l’arête sud est aujourd’hui parcourue par des centaines d’himalayistes chaque année, béotiens complets ou experts, la voie ouverte par Hornbein et Unsoeld l’est et l’a été beaucoup moins. Cet itinéraire, de par ses difficultés techniques, est resté l’un des plus sélectifs de la montagne. Des répétitions ont été tentées à plusieurs reprises, toujours en style himalayen – cordes fixes, camps et porteurs d’altitude, oxygène – mais depuis le glacier du Rongbuk en terre tibétaine et via l’éperon nord de l’Épaule ouest. D’après les sources les plus fiables comme celle de l’American Alpine Journal, c’est par cette variante d’accès à l’Épaule ouest et par la voie américaine de 1963 qu’une expédition canadienne vit Sharon Wood et Dwayne Congdon atteindre l’Everest le 20 mai 1986. La même année, le 31 août, les Suisses Jean Troillet et Erhard Loretan parvenaient en style alpin pur à gravir le sommet de l’Everest par le couloir Hornbein en aller-retour, mais directement depuis le glacier du Rongbuk et la face nord. Quant au fil précis de l’arête ouest, il a été ouvert en 1979 et depuis le Lho La à 6006 mètres par une lourde expédition yougoslave, menée par Tone Skarja : au sommet, Andrej Stremfelj et Nejc Zaplotnik, puis Stane Belak, Stipe Bozic et Ang Phu Sherpa (lire le récit de Stipe Bozic, écrit à l’occasion du 35ème anniversaire, ici). Ce parcours direct présenterait des passages rocheux évalués à V à haute altitude et aucune répétition vraiment probante ne nous est connue à ce jour.

Une chose est certaine : ni la voie originale de 1963 ni l’arête ouest intégrale de 1979 n’ont été gravies jusqu’à aujourd’hui en style alpin, c’est-à-dire par une équipe légère, sans cordes fixes et sans oxygène. « C’est par l’itinéraire de Hornbein et Unsoeld que nous envisagions la traversée en style alpin de l’Everest au Lhotse en 2013, avec Ueli Steck et Jon Griffith », nous a témoigné l’italien Simone Moro. Un projet avorté par l’épisode de la rixe avec les Sherpas, et abandonné depuis par l’italien.

Même si l’on n’est pas un adepte du style alpin désireux de répéter cette ascension, il faut lire Everest, l’arête ouest. C’est l’un des plus beaux récits jamais écrit sur l’himalayisme de conquête.

Everest : l’arête ouest, de Tom Hornbein.
Traduction intégrale de la 4ème édition américaine (2013) par Renaud Roussel, photos choisies par C. Destivelle. Éditions du Mont-Blanc, 2015. 
En librairies, ou sur commande via http://leseditionsdumontblanc.com. 19€90.

Sommets.info/MR76

 

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