Deux Alpes, une avalanche de questions

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ENQUÊTE - Avalanche des Deux Alpes - Massif de l'Oisans (Isère)
Le 19 février 2016 - Par Manu Rivaud et François Carrel

L’avalanche mortelle survenue le 13 janvier dernier sur une piste fermée de la station iséroise des Deux Alpes a suscité une vague d’émotion dans tout le pays. Émotion légitime : l’accident est hors norme, d’une part parce que deux des trois victimes sont des lycéens mineurs encadrés par leur professeur de sport, d’autre part parce qu’elles évoluaient au moment de l’accident sur un itinéraire certes fermé mais situé au cœur même du domaine skiable. L’enquête judiciaire suit son cours, en toute discrétion, afin de tenter d’établir les responsabilités potentielles, du professeur au maire de la commune en passant par la station ou l’Éducation nationale. Un mois après, nous avons simplement réuni les éléments aujourd’hui connus sur l’accident et sur cette avalanche, photos du terrain à l’appui, et les interrogations qu’ils continuent de susciter, notamment sur la place du hors-piste et l’efficacité de la prévention du risque d’avalanche aux Deux Alpes comme dans l’ensemble des stations de sports d’hiver françaises.

L' avalanche survenue aux Deux Alpes le 13 janvier dans l'après-midi, dans le secteur de la piste noire Bellecombes 6, a laissé des traces longtemps visibles. Ici la partie amont de l'avalanche, le 29 janvier. ©Sommets.info/MR76
L’ avalanche survenue aux Deux Alpes le 13 janvier dans l’après-midi, dans le secteur de la piste noire Bellecombes 6, a laissé des traces longtemps visibles. Ici la partie amont de l’avalanche, le 29 janvier. ©Sommets.info/MR76

Mercredi 13 janvier 2016. Grand beau et neige fraîche sur la station iséroise des Deux Alpes, dans le massif de l’Oisans. Il est 15h40. Un groupe de 10 lycéens, élèves de première option sports du lycée Saint-Exupéry de Lyon, est engagé avec l’un de ses professeurs de sport sur une piste noire fermée, Bellecombes 6, située au cœur du domaine skiable de la station. Ces lycéens, en stage ski aux Deux Alpes pour une semaine, sont de bons skieurs. Le professeur, âgé de 47 ans, est un habitué de ces stages et il jouit d’une bonne réputation auprès des élèves. Il est fragile néanmoins : il a été soigné en hôpital psychiatrique en novembre 2015 et suit depuis un traitement comprenant des antidépresseurs et des stabilisateurs d’humeur.

La piste noire de Bellecombes 6 est copieusement enneigée : le cumul de neige fraîche relevé par Météo France à 1800 mètres d’altitude en Oisans, du jeudi 7 janvier au mardi 12, s’élève à 40 centimètres. Les lundi 11 et mardi 12, un fort vent de secteur sud-ouest à nord-ouest a accompagné ces chutes et transporté la neige. Le bulletin d’estimation du risque d’avalanche (BRA) rédigé le 12 janvier à 15 heures pour l’Oisans affiche un risque de niveau 3 sur une échelle de 5 jusqu’au mercredi 13 au soir. Il est explicite : « plus haut que 2200 à 2400 mètres environ, le manteau neigeux est chahuté et le risque de déclenchement marqué dans les zones accumulées. En versants froids, dans les combes, les sous couches profondes ont une mauvaise cohésion. Dans les pentes chargées un départ sera parfois possible spontanément ; a fortiori probable au passage de skieur/randonneur (cassures en cascade possibles de 40 à 80 cm)… Les expositions Nord à Est paraissent plus exposées au risque d’avalanche, notamment en pieds de pentes et de couloirs ».

Le prof de sport n’a visiblement pas ces éléments en tête lorsqu’il s’engage dans ce secteur d’altitude orienté nord et qui regroupe quelques-uns des hors-pistes les plus réputés de la station. Dès le matin, une partie de ses élèves avait manifesté le désir d’aller skier dans cette combe… d’autant plus que la veille, certains d’entre eux, accompagné du même professeur, avaient déjà parcouru le secteur et goûté à la poudre ! L’un des autres professeurs de sport du groupe, dès ce matin, a d’ailleurs exprimé son désaccord avec le projet d’y retourner. On ne sait pas encore très bien dans quelles conditions le groupe a décidé de s’engager, même si selon le préfet de l’Isère, Jean-Paul Bonnetain, c’est le professeur qui aurait « pris l’initiative d’amener le groupe sur cette piste fermée ».

Toujours est-il que l’avocate du professeur a précisé : « il ne s’est pas rendu compte du danger car beaucoup de monde avait emprunté cette piste depuis deux jours ». De fait, le secteur a été abondamment tracé depuis deux jours par « plusieurs centaines »  de skieurs selon le procureur de la République de Grenoble Jean-Yves Coquillat, qui supervise l’enquête judiciaire. Parmi eux, des professionnels de la montagne, guides de haute montagne et moniteurs de ski. Ces skieurs ont parcouru l’itinéraire théorique de la piste noire de Bellecombes 6 fermée et pour certains les zones hors-piste qui la bordent et qui convergent vers elle. Si les guides de haute montagne en exercice peuvent emmener leurs clients sur ce genre de terrain, les professeurs d’EPS au travail n’en ont pas le droit. Reconnus compétents pour encadrer une sortie de ski de piste avec leurs élèves, en aucun cas ils ne sont autorisés à les emmener en hors-piste ou sur une piste fermée. Les élèves du professeur du lycée Saint-Exupéry ne sont donc très logiquement pas équipés ce 13 janvier de détecteurs de victimes d’avalanche (DVA)… puisqu’ils ne sont pas censés sortir en hors-piste.

Selon le procureur, ils ont « enjambé le filet » qui barre sur une cinquantaine de mètres l’entrée de la piste. Une constatation qui peut surprendre : l’accès à cet itinéraire peut en effet se faire très facilement, sur des centaines de mètres, de part et d’autre du filet. Le large versant de Bellecombes, dominé par le Pic du Diable et la Tête Moute, est globalement orienté au nord et strié de combes : Bellecombes 6 est située dans la combe la plus à l’ouest,  la plus raide. Le sommet du versant est desservi par deux télésièges : celui de Bellecombes et celui de Super Diable. Ces deux remontées fonctionnent ce mercredi 13 janvier. Le télésiège de Bellecombes remonte d’ailleurs directement le versant à l’aplomb de la combe ouest : ainsi le skieur qui emprunte cette remontée peut-il observer du dessus l’ensemble de la combe et la piste Bellecombes 6, y voir évoluer d’autres skieurs, y voir des traces. Du sommet du télésiège de Bellecombes, les pistes bleues Accès Toura 2600 et Super Diable 1 traversent à flanc toute la zone sommitale du secteur et desservent l’ensemble des pistes : sur 400 mètres de large, les skieurs dominent la combe ouest depuis ces deux pistes…

Les lieux, vus d'en face le 29 janvier. En orange, les accès au secteur empruntés par les skieurs hors-piste. En pointillés rouges, la marque amont de l'avalanche. En pointillés noir, la piste Bellecombes 6. ©Sommets.info/MR76
Les lieux, vus d’en face le 29 janvier. En orange, les accès au secteur empruntés par les skieurs hors-piste. En pointillés rouges, la marque amont de l’avalanche. En pointillés noir, la piste Bellecombes 6. ©Sommets.info/MR76
Depuis l'arrivée du télésiège de Bellecombes (à droite), la combe où évolue la piste noire de Bellecombes 6 s'ouvre aux skieurs. ©Sommets.info/MR76
Depuis l’arrivée du télésiège de Bellecombes (à droite), on domine la combe où évolue la piste noire de Bellecombes 6 sur une grande largeur, du col d’entre les Têtes (à gauche dans l’ombre) à la ligne de la remontée mécanique. ©Sommets.info/MR76

Quelques mètres en aval de la gare d’arrivée du télésiège de Bellecombes, un filet est tendu entre deux mâts en bois assez solides, sur une longueur d’environ 50 mètres et une hauteur de 80 cm. Il est écrit dessus « fermé », en quatre langues : c’est l’entrée de la piste noire Bellecombes 6. En aval du filet, il n’y a plus ni jalons, ni balises. Aussi, aucun panneau n’indique réellement la piste sur le mât à proximité prévu à cet effet. De part et d’autre du filet, en revanche, des jalons plantés tous les 50 mètres environ matérialisent les pistes Accès Toura 2600 et Super Diable 1, mais aucune corde ni aucun autre filet ne dissuade le skieur adepte de hors-piste de quitter ces deux pistes pour la combe ouest et son espace non aménagé, de part et d’autre de la piste noire. Ainsi sur une distance d’environ 350 mètres, il est extrêmement simple d’accéder les skis aux pieds à toute la combe et de rejoindre la piste fermée. Aucun panneau n’indique sur cette même distance une immersion dans ce cas en secteur hors-piste, fusse-t-elle évidente pour un skieur averti.

Vue de profil de l'entrée fermée de la piste noire Bellecombes 6, le 29 janvier. Une entrée facile à contourner. ©Sommets.info/MR76
Vue de profil de l’entrée fermée de la piste noire Bellecombes 6, le 29 janvier. Une entrée facile à contourner. ©Sommets.info/MR76

Le 13 janvier à 15h40, les lycéens ont déjà descendu la première partie de la combe, la moins raide, et s’engagent dans la seconde partie, à l’amont du mur final, plus raide. Ils sont alors au moins vingt-cinq skieurs dans cette zone : le groupe d’élèves encadrés par leur enseignant – onze personnes – et, à leur amont, un groupe d’une quinzaine de skieurs, notamment hongrois et roumains. À 15h41, l’avalanche se déclenche. La pente qui cède est inclinée à plus de 30° et orientée nord-est. Le 28 janvier, Alain Duclos, guide, pisteur secouriste et artificier, ingénieur, docteur ès avalanches de l’Institut de géographie alpine depuis 1998 et « expert nivologue » auprès de la cour d’appel de Chambéry, est venu aux Deux Alpes analyser, pour ses recherches, les traces encore nettement visibles de l’avalanche. Ses relevés ont été menés 15 jours après l’événement, mais il faut noter qu’aucune chute de neige notable n’avait pu transformer les lieux dans l’intervalle. Alain Duclos a mesuré à l’amont de la coulée, à 2670 mètres d’altitude, « une cassure de 80 cm, longue de 150 mètres environ ». Cette cassure amont est située à environ deux dizaines de mètres sous la crête sommitale de la pente, ouverte à tous les vents. L’observation du terrain a montré que l’avalanche s’est déversée vers l’aval de la combe, empruntant la partie inférieure de l’itinéraire théorique de la piste de Bellecombes 6, avant de terminer sa course à 2300 mètres d’altitude au pied de son mur final, très raide. Alain Duclos est formel : « on est typiquement dans l’effondrement d’une couche fragile enfouie, qui a provoqué la glissade de l’empilement de couches récentes posé dessus ».

Vue globale du site de l'avalanche, le 29 janvier. L'écoulement (en bleu), a traversé la piste de Bellecombes 6 (en noir). ©Sommets.info/MR76
Vue globale du site de l’avalanche, le 29 janvier. L’écoulement (en bleu), a traversé la piste de Bellecombes 6 (en noir). Aux premières loges, les usagers du télésiège de Bellecombes. ©Sommets.info/MR76

Cinq personnes sont ensevelies par la coulée : le professeur, trois de ses élèves et un skieur extérieur au groupe, un Ukrainien. Les secours ont été menés sur place dès 15h46, notamment sur la zone du dépôt de l’avalanche : « une bonne centaine de secouristes étaient à l’œuvre, raconte le gendarme Simon de la gendarmerie des Deux Alpes, des pisteurs, aidés par des moniteurs de ski et même des civils en début de période, l’ensemble étant dirigé par le PGHM du Versoud (Isère). Des machines étaient également là pour décaisser la neige ». Les opérations de secours se terminent peu après 22 heures. Le bilan est de 3 morts, deux des trois lycéens ensevelis et le skieur ukrainien, et d’un blessé, le professeur d’EPS polytraumatisé, hospitalisé à Grenoble, choqué, mais ne souffrant d’aucune blessure grave.

Quelle responsabilité pour le professeur ?

Le professeur, qui n’est pas habilité à encadrer ses élèves en hors-piste ou sur une piste fermée, a été mis en examen pour « homicides involontaires » dès le samedi 16 janvier. Il a depuis l’interdiction de quitter le territoire français et d’exercer sa profession. Indépendamment de cette poursuite judiciaire incontournable, un professeur ayant emmené volontairement ses élèves en hors-piste est passible du conseil de discipline au sein du rectorat dont il dépend et s’expose à la sanction maximale, la radiation. L’avis défavorable de ses collègues vis-à-vis de ce projet de parcours envisagé de Bellecombes 6, au matin du drame, va sans doute peser lourd. Les enquêteurs devront également établir si la hiérarchie du professeur, au sein de l’établissement et du rectorat de Lyon, est fautive ou non d’avoir confié le groupe à un enseignant dont l’état de santé psychologique semblait problématique.

La justice devra aussi déterminer si le parcours intensif du secteur par de nombreux skieurs avant le drame atténue la responsabilité du professeur, comme le laisse entendre son avocate. Dans ce cas précis, après plusieurs centaines de passages, la zone pouvait paraître sans danger à la plupart des skieurs… et donc au professeur. Pour le nivologue Alain Duclos, quoi qu’il en soit, cette affluence « sans frais » avant l’accident démontre « l’extrême imprévisibilité du phénomène avalancheux ». Il reste évident que le professeur n’avait strictement rien à faire en dehors des pistes balisées et ouvertes avec son groupe…

Quelle responsabilité des autres skieurs présents dans le couloir ?

L’instruction et les enquêteurs s’intéressent de près au groupe d’une quinzaine de skieurs hongrois et roumains situés en amont des lycéens au moment du déclenchement de l’avalanche. Se sont-ils aussi penchés sur l’éventuelle responsabilité du reste du groupe des lycéens, ceux qui n’ont pas été emportés ? Le parquet n’a rien précisé sur ce point. La jurisprudence a établi la possibilité d’engager la responsabilité pénale d’une personne ayant entraîné le déclenchement d’une avalanche mortelle pour une autre personne située en aval. Pour cette coulée précise, l’enquête pourra-t-elle désigner un ou des skieurs comme étant à l’origine du déclenchement ? Les conclusions du rapport d’expertise demandé par le juge d’instruction grenoblois en charge de l’enquête seront primordiales.

C’est « impossible à dire », tranche froidement Alain Duclos pour sa part : les passages du jour ont pu fragiliser ou ne pas encore atteindre la couche fragile enfouie, et « toute personne présente dans la zone de la coulée au moment de son déclenchement peut avoir, depuis la surface, fait effondrer cette couche et provoqué l’avalanche. Ceci depuis le milieu de la pente, comme depuis le bas, ou le haut », explique-t-il. Reste à voir si ce sera également l’analyse de l’expert mandaté par la justice grenobloise.

Quelle responsabilité pour la station et le maire ?

La piste noire Bellecombes 6 était de fait fermée depuis le début de la saison faute d’un enneigement suffisant. Le jour du drame, pourtant, un nouveau danger menaçait le secteur : les accumulations de neige fraîche tombée récemment pouvaient provoquer des avalanches. Des voix se sont rapidement élevées dans le milieu alpin, dès le lendemain de l’accident, pour poser la question délicate de la responsabilité de la station : « Comment se fait-il qu’un groupe puisse accéder directement, depuis l’arrivée d’une remontée mécanique, à une zone aussi dangereuse ? interroge Olivier Moret, ancien rédacteur en chef adjoint de Montagnes Magazine et auteur d’Avalanches, comment réduire le risque, paru fin janvier aux éditions Guérin. La station répond « filet », mais est-ce suffisant ? A-t-elle répondu à ses obligations de moyens et d’information ? N’aurait-elle pas dû fermer la remontée qui permet l’accès à cette piste ? Les grandes stations sont des domaines de loisirs apparentés à des parcs d’attraction qui communiquent inlassablement sur le hors-piste et la poudreuse : s’exonérer de toute responsabilité avec pour argument la seule fermeture de certaines pistes peut paraître léger.»

Précisons : le domaine skiable des Deux Alpes s’étend sur deux communes, Mont-de-Lans et Venosc. L’accident s’est produit sur la commune de Mont-de-Lans. Le pouvoir de police du maire de Mont-de-Lans, dont l’objectif est notamment d’assurer la sûreté et la sécurité publiques sur le territoire communal, ne peut être délégué. En revanche, par contrat de concession, et selon l’arrêté municipal en vigueur relatif à la sécurité sur le domaine skiable, il revient à la société des remontées mécaniques, Deux Alpes Loisirs, exploitante d’une partie du territoire communal, dirigeante et employeur du service des pistes ici depuis la fin des années 80, d’assurer la sécurité sur les pistes du domaine, de les protéger notamment des avalanches et de décider de leur ouverture et fermeture.

Hors des pistes sécurisées, sur le domaine « non aménagé », « la société exploitante n’a pour seul devoir, au départ de la station, que d’informer les skieurs, de leur signaler les dangers qu’ils peuvent encourir et de les secourir en cas de besoin selon ses possibilités », stipule l’arrêté. Si l’enquête révèle des fautes commises sur ces points, notamment par la commune de Mont-de-Lans et/ou Deux Alpes Loisirs, leurs responsabilités civiles et pénales pourraient être établies. Pour que des sanctions pénales soient prononcées, les fautes doivent être caractérisées, autrement dit lourdes, c’est-à-dire intentionnelles ou exécutées en conscience. La responsabilité administrative du maire de Mont-de-Lans pourrait elle aussi être établie, en réparation pour faute de son pouvoir de police sur son territoire.

Le maire de Mont-de-Lans a déclaré le soir du drame : « il y a des risques inconsidérés qui ont été pris ». Pour Didier Bobillier, directeur général de Deux Alpes Loisirs, le fait que la piste était fermée le 13 janvier est primordial et incontournable. Il explique sa stratégie : « nous sommes très procéduriers. C’est pour nous le meilleur moyen de réduire les risques. Notre travail, c’est de sécuriser nos pistes et tout ceci est normé. Nous avons respecté ces normes et dans ce cas, nous avons aussi scrupuleusement respecté le Plan d’intervention de déclenchement des avalanches (PIDA) ». La pente qui s’est dérobée le 13 janvier est répertoriée sur la carte de localisation des phénomènes avalancheux (CLPA) du secteur et elle fait aussi partie des pentes à sécuriser selon le PIDA établi aux Deux Alpes. De fait, une avalanche plus grosse que celle du 13 janvier dernier menacerait non seulement la piste de Bellecombes 6 mais aussi, en aval, la piste bleue boulevard de Jandry 3, par laquelle la quasi-totalité des skieurs de la station passent chaque jour et qui était ouverte le 13. « Le 12 au soir, la pente a été tirée au Catex (câble transporteur d’explosifs, NDLR) dans le cadre du PIDA et le résultat s’est avéré négatif. Dans d’autres secteurs en revanche, nous avons eu des départs d’avalanche », témoigne Didier Bobillier. Où les explosifs ont-ils été réellement largués dans la pente qui s’est dérobée le 13 ? Un vieux Gazex la domine, exactement, mais d’après la station, c’est uniquement au Catex que ce secteur a été tiré le 12. Ceci dit, bien des nivologues reconnaissent, à l’image d’Alain Duclos, « qu’un PIDA négatif ne peut garantir la stabilité d’une pente ».

Toujours est-il que le lendemain, « la piste noire de Bellecombes 6 demeurait fermée par manque de neige et à cause de rochers apparents, ceci depuis le début de la saison », poursuit le directeur. Le risque d’avalanche souligné par le BRA et partiellement confirmé par le PIDA n’a donc pas joué selon lui le premier rôle en ce qui concerne la fermeture de la piste. Nous avons détaillé plus haut le détail de la signalisation des dangers et la matérialisation de la fermeture de la piste par un filet. Etait-ce suffisant ? « Nous ne souhaitons pas aller au-delà de ce qui est préconisé sur ces points. Si nous allons au-delà des préconisations seulement sur ce site et qu’il se passe un accident ailleurs, comment fait-on ? ». Cela vaut selon lui pour l’annonce du risque d’avalanche. Aux départs des deux télésièges desservant le secteur, d’après Didier Bobillier et d’autres témoins, le niveau de risque d’avalanche était affiché au niveau des portiques de contrôle des titres de transport. Au-dessus des portiques, le célèbre avertissement « en dehors des pistes, vous skiez sous votre propre responsabilité » défilait.

Pour Dominique Létang, directeur de l’Association nationale d’étude de la neige et des avalanches (Anena), « on ne peut règlementairement pas reprocher à la station un manque d’information. La piste était fermée. La station est protégée ». Grégory Mollion, avocat en droit public au barreau de Grenoble et de Chambéry, affirme « qu’une station se doit de signaler et d’afficher en conséquence un danger particulier lorsque celui-ci est exceptionnel. Dans ce cas précis, le caractère exceptionnel du risque d’avalanche peut paraître exagéré. Une signalisation particulière intervient davantage par risque 4, a fortiori par risque 5 ». À la question de savoir si l’on peut reprocher à la station d’avoir fait tourner les remontées desservant le secteur, Grégory Mollion répond par ailleurs que « desservant ce jour-là d’autres pistes ouvertes, il n’est pas anormal qu’elles aient fonctionné ».

Une fermeture inopérante ?

Si le 13 janvier l’ouverture des remontées, la signalisation et l’information semblent avoir été réalisées dans les normes, stricto sensu, la fréquentation importante et habituelle de la piste fermée et de la combe où elle est tracée, ce même jour, risque pourtant de corser les délibérations de justice. La station et le service des pistes avaient-ils ce jour-là conscience qu’une telle fréquentation, en tenant compte du risque annoncé par le BRA et ce malgré un PIDA négatif la veille, pouvait mener à un accident d’avalanche ?

Cette interrogation est portée fermement par un professionnel de la montagne qui connaît particulièrement bien les Deux Alpes : « Ce grand couloir de Bellecombes était autrefois un vrai hors-piste et a été transformé en piste noire par la station. L’accès à ce couloir est évident et peut se faire par de nombreuses contre-pentes depuis une piste-chemin qui traverse au-dessus : un appel au ski ! Interdite ou pas, cette piste est skiée en permanence, chaque jour et les responsables du domaine le savent depuis très longtemps. Le fait de permettre l’accès à un secteur comme celui-ci, alors que l’on n’est pas optimiste sur le manteau neigeux et que l’on sait qu’un danger est réel, implique une lourde prise de responsabilité et un déni du comportement connu des skieurs. Il y a une immense hypocrisie de la station qui, depuis toujours, ferme les yeux pour ouvrir le maximum de pistes. »

« Cette combe a toujours été très fréquentée, témoigne Éric Durdan, guide de l’Oisans et chef des pistes aux Deux Alpes de 1979 à 1985. À mon époque, on essayait parfois de dissuader les gens de s’y engager, avec des renforts de pisteurs et même de gendarmes. Et bien les gens passaient quand même, et tout était sillonné assez vite. J’ai eu de la chance, je n’ai pas connu d’accident de ce genre dans cette combe lorsque j’étais à mon poste ». Aujourd’hui, les pentes hors-piste à proximité des pistes sont bien souvent rayées de traces dès la fin de matinée lorsque la neige fraîche est tombée la veille, et ceci dans la plupart des stations de ski françaises.

Grégory Mollion rappelle que la connaissance du domaine skiable et des usages qu’en font les skieurs revient à l’exploitant. Il confirme « qu’un usage régulier d’un itinéraire non sécurisé est supposé l’alerter, sa charge augmentant au fur et à mesure que l’endroit est fréquenté ». La justice estimera-t-elle que la fermeture de la piste noire de Bellecombe était inopérante ce 13 janvier, étant donné le nombre de skieurs l’ayant empruntée ? C’est l’une des nombreuses questions auxquelles elle devra répondre, et non la moindre.

Cette réponse sera scrutée de très près par le secteur des sports d’hiver. En attendant, la réflexion sur la prévention et l’information doit se poursuivre au sein du milieu montagnard confronté à cette épineuse question du hors-piste gravitaire en stations. A l’Association nationale d’étude de la neige et des avalanches (Anena), qui réunit l’ensemble des acteurs du secteur, expérimentations et réflexions se poursuivent. Son directeur n’aura néanmoins pas raté une occasion de marteler dans les médias généralistes, à la triste occasion du drame des Deux Alpes, puis de celui de Valfréjus quelques jours plus tard, une vérité simple, essentielle : « par risque 3, sur des pentes à plus de 30 degrés, des chutes de neige récentes et du vent sont autant de facteurs aggravants. Dans ce genre de situation, que la piste soit fermée ou pas, qu’on soit en hors-piste ou en ski de randonnée, on skie un par un dans la pente, d’îlot de sécurité en îlot de sécurité. On est équipé par ailleurs du triptyque DVA-pelle-sonde, et on sait s’en servir ». A bon entendeur…

©Sommets.info

2 réflexions au sujet de « Deux Alpes, une avalanche de questions »

  1. Salut,

    J’étais sur la station ce jour là, côté La Fée, donc juste en face. Je suis arrivé tard le matin, peu avant 11h, et en montant via le Jandri il y avait en effet déjà eu un passage monstre sur cette piste, à tel point qu’elle n’était plus très intéressante à skier.

    Le fait que le TSD Bellecombe soit resté ouvert me semble normal. Sa fermeture est assez gênante car il est le seul moyen pour rejoindre le secteur Diable rapidemment quand on est sur le haut du domaine, ou justement pour revenir à 2600 si l’on a raté la bifurcation vers le TSD Glaciers. Enfin, ça condamne le secteur Bellecombe tout entier puisque rare sont ceux qui vont « subir » le retour sur le plat de Jandri 2 puis la lente remontée sur le Diable pour skier Bellecombe.

    Cela dit il semblerait que la station des 2 Alpes soit maintenant très prudente : début avril j’ai pu constater l’arrêt total du TSD Bellecombe après quelques coulées dans le couloir.

    Quoi qu’il en soit ça n’empêche personne d’y accéder en passant par le Diable. Il est facile de rejetter la responsabilité sur la station, mais le fait est que les skieurs, aussi bien ceux qui ont provoqué la coulée que le groupe de lycéens, sont ceux à qui elle incombe réellement.

    Toutefois quelques infos sur le pourquoi de la fermeture d’une piste ne feraient je pense pas de mal pour dissuader certains skieurs qui se demandent parfois ce qui la justifie. D’autant plus que pour la piste en question, l’entrée est extrêmement large et que sans connaissance de la station le doute est permis quant à ce qui est réellement fermé.

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