Avalanches 2014-2015 : un lourd bilan, des accidents choquants

0 Flares Twitter 0 Facebook 0 Google+ 0 0 Flares ×
FOCUS - Avalanches 2014/2015 - Massifs français 
Le 5 octobre 2015 - Par Manu Rivaud

D’après l’Association nationale de l’étude de la neige et des avalanches (ANENA), référente en France sur le sujet, 134 personnes ont été victimes d’avalanches dans les massifs français sur l’année écoulée. 45 sont mortes, 36 autres ont été sérieusement blessées. 3 avalanches ont à elles seules tué 16 montagnards, des skieurs de randonnée et des alpinistes. Rappel des faits.

Dans les massifs français, du 1er octobre 2014 au 30 septembre 2015, 29 avalanches ont provoqué la mort de 45 personnes. L’une d’entre elles pratiquait une activité jugée « non récréative » par l’ANENA, une le bivouac, 4 la randonnée en raquette à neige, 8 l’alpinisme, 10 le hors-piste par gravité (9 skieurs, 1 surfeur) et 21 le ski de randonnée.

45, c’est 12 de moins que du 1er octobre 2005 au 30 septembre 2006, période record sur les 35 années écoulées et pour laquelle 57 décès furent dénombrés. C’est en revanche 14 de plus que le chiffre moyen de 31, établi par an depuis 1980. En valeur absolue, ce nombre de décès est le 5ème plus grand des 35 établis jusqu’ici. Il est effectivement difficile d’être catégorique sur la hausse ou la baisse de l’accidentologie liée aux avalanches : il faudrait, d’une année à l’autre, parvenir à chiffrer la fréquentation réelle de la montagne sauvage enneigée en dehors des domaines sécurisés. Même si beaucoup d’observateurs estiment que celle-ci a considérablement augmenté depuis dix ans, notamment avec l’essor du ski de randonnée, cette mission s’avère encore, et heureusement, impossible.

D’autres chiffres affinent le lourd bilan. Les 29 avalanches qui ont tué 45 personnes sur l’année écoulée en ont aussi emporté 24 autres, dont 7 ont été blessées. 30 autres avalanches ont emporté 65 personnes supplémentaires, mais n’ont fait que 29 blessés. Par ailleurs, selon l’association savoyarde data-avalanche.org qui tente chaque année de répertorier toutes les avalanches observées en France et parfois à l’étranger – un travail colossal – 20 autres avalanches ont (très probablement) été déclenchées par d’autres skieurs, randonneurs ou alpinistes dans les massifs français, sans toutefois les entraîner avec elles.

Fin janvier, un premier gros carton à Ceillac 

Des 29 accidents mortels enregistrés, 3 ont particulièrement marqué avec 16 morts et 2 blessés graves en cumulé. Dès le début de l’hiver dernier, et ce dans  les Alpes françaises, il y eut de petites chutes de neige successives. Dans les pentes à l’ombre, chaque couche, d’abord poudreuse, se transformait rapidement en surface en une mince couche de grains anguleux et sans cohésion. Les gradients de température élevés favorisaient ce phénomène, et ces minces couches ne devenaient rien d’autre que de magnifiques tapis roulants pour les splendides nouvelles couches de poudre, fussent-elles minces elles aussi, ou plus épaisses. Sachant la présence de ce mille-feuille piégeux, beaucoup de skieurs de rando pratiquaient néanmoins, tout en se méfiant des pentes inclinées au-delà des 30°, la raideur au-delà de laquelle, et c’est bien connu, tout s’éboule plus facilement. Dans les Hautes-Alpes et notamment sur le massif du Queyras, la neige était tombée plus qu’ailleurs, par retours d’Est. Là-bas, à Ceillac le 24 janvier, la neige tombée les jours précédents est restée froide et légère, et Météo France n’est guère encourageante pour les amateurs de pentes raides : elle a évalué le risque d’avalanche à 3 sur 5 au-dessus de 2000 mètres pour la journée, en affichant que les pentes de tout le secteur nord, a fortiori raides, seraient les plus dangereuses. Elle a précisé, pour les secteurs au-dessus de 2000 à 2200 mètres : « les récentes chutes de neige masquent souvent des strates présentes au milieu du manteau et composées de grains sans cohésion. La probabilité de déclencher une plaque dure, ou friable d’aspect poudreux, est très présente dans la plupart des versants froids ».

Ce jour-là, probablement avant midi, six membres du Club alpin français de Guillestre évoluent dans la pente nord-est du vallon de Bachas, vers 2550 mètres d’altitude sur les hauteurs de la charmante station queyrassine. Ils y ont accédé depuis un col, situé un peu plus haut en rive droite du vallon. La veille, l’un des membres du groupe a effectué une reconnaissance dans le secteur, mais sans fréquenter vraiment cette pente plutôt soutenue et en forme de large entonnoir. Rapidement, c’est l’avalanche. Le sol se dérobe. Depuis l’amont, où l’inclinaison dépasse les 30° sur une large zone, toute une partie de la pente s’arrache. Elle emporte les skieurs, atteint plusieurs centaines de mètres de large et dévale d’autant : tous périssent. 6 morts, et le silence de la bise.

Catastrophe au col Emile Pic le 1er avril

1er avril. 11 skieurs de randonnée du Club alpin autrichien, dont deux guides qui encadrent le groupe, atteignent vers midi le col Emile Pic dans les Ecrins, à 3483 mètres. Les 29 et 30 mars, il a neigé sur le massif. Aussi le vent de secteur nord-ouest à nord a-t-il soufflé, et parfois fort, jusqu’au 31. Au refuge du Promontoire, perché à 3092 mètres en versant sud de la Meije, la montagne symbolique des Ecrins, Frédi Meignan, gardien, alimente chaque jour de sa présence là-haut un blog à destination des alpinistes et des skieurs. Il y détaille les conditions météo et de la montagne, en direct. Ses témoignages des journées du 30, 31 mars et 1er avril sont éloquents. Le 30, on le voit en photo – lui ou sa compagne, sous une capuche… – pelleter la neige accumulée autour des murs du refuge, en pleine tourmente. Il écrit : « ici, c’est l’ambiance d’une bonne perturbation en haute montagne : 50 à 60 cm de neige cette nuit avec de grosses rafales de nord-ouest, du brouillard total et de temps en temps le bruit sourd des avalanches qui craquent naturellement. La météo nous annonce encore au moins 20 cm et du vent tempétueux demain. Ce matin, nous avions un guide et ses clients. Pour qu’ils puissent redescendre à la Bérarde nous avons dû provoquer le départ d’une grosse plaque de près de 100 mètres de large juste sous le refuge ». Le 31, une nouvelle image d’une énorme congère accolée au refuge apparaît sur le direct, le ciel est bleu, il fait relativement doux à 8 h : -3,3°. Frédi écrit : « Elles sont superbes ces montagnes après la tempête ! Le vent de nord-ouest souffle encore fort (par rafales) et continue de transporter la neige. Hier en journée les chutes de neige ont été modérées (un peu plus de 10 cm). Le cumul total (ainsi en gras dans le texte) de neige fraîche n’est pas facile à établir, mais nous l’estimons à plus de 60 cm avec de belles accumulations dues au vent ». Le 1er avril, Frédi poursuit : « Grand soleil sur l’Oisans avec un vent toujours fort mais plus orienté nord, donc nous sommes un peu plus à l’abri… De notre côté de la Meije (N.B. sud donc), le manteau a commencé à se stabiliser mais attention il doit rester encore de grosses plaques ! Confirmation qu’en versant nord l’essentiel de la neige s’est littéralement volatilisée… ». À huit kilomètres à vol d’oiseau du refuge du Promontoire, au sud-est, rien ne protège le col Emile Pic du vent de nord-ouest. Il a toutefois moins neigé qu’à la Meije dans ce secteur, pourtant proche. Sur la terrasse du refuge des Ecrins, au pied du col Emile Pic côté sud à 3175 mètres, vingt à trente centimètres de neige se sont accumulés les 29 et 30 mars. Le 31, « quelques dizaines de skieurs ont skié la pente sud du col », a témoigné le gardien des Ecrins. Cet itinéraire du col Emile Pic en traversée nord-sud, depuis les refuges d’Adèle Planchard ou encore de l’Alpe de Villar d’Arène, est effectivement très classique au printemps. C’est un itinéraire splendide…

Le 1er avril, les 11 Autrichiens viennent précisément d’Adèle Planchard. Ils sont en raid, et déjà depuis plusieurs heures sur les skis lorsqu’ils parviennent vers midi au col Pic depuis le glacier des Agneaux, côté nord. Ils cherchent à rejoindre le refuge des Ecrins côté sud, et sont dans la réalisation de cette course classique en traversée. La pente du versant sud va au-delà des 30° sur les deux premières centaines de mètres de dénivelé. Elle est large, et accumule la neige transportée par les vents. Du col, on y accède en un rappel. Tous les membres du groupe descendent ainsi et se regroupent un peu en-dessous de l’arrivée du rappel, au lieu commun de rechaussage des skis, en haut de la pente. Il est environ 14 heures. Au moins un autre groupe, de 5 skieurs, les a précédé dans la descente. Mais une avalanche se déclenche.  La plaque est très épaisse. La cassure, un peu à l’amont du groupe, fait plus de deux mètres. 3 morts et un blessé grave. 

Le drame du Dôme des Ecrins en septembre

15 septembre. L’été est passé et le bilan des morts par avalanche s’élève déjà à 38. Face au col Emile Pic, le versant nord du Dôme des Ecrins est bien blanc. 30 centimètres de neige fraîche recouvrent la terrasse du refuge. Les 13 et 14 septembre, il a fait mauvais. Le gardien n’a vu personne remonter ou descendre la voie normale du dôme, itinéraire très classique et très parcouru par bonnes conditions. Le 14, Frédi du Promontoire a suivi son habitude et témoignait à 7h : « il fait -1,2°, le ciel est bâché vers 3600 m et les précipitations ont cessé. Au niveau du refuge, il a plu une grande partie de la nuit (33 mm dans le pluviomètre) avec une limite pluie/neige au-dessus de 3200 mètres. Le vent a soufflé très fort toute la nuit et le tonnerre a beaucoup grondé sur la Meije en milieu de nuit. Le refuge de l’Aigle (N.B : situé à 3418 m en versant nord de la Meije) que je viens d’avoir à la radio indique 40 cm de fraîche (en plus des 15 cm d’hier). Ce n’est qu’après 3h du matin que la température a baissé : à 7h ce matin il y a 10 cm de fraîche sur la terrasse et la limite pluie/neige est redescendue jusqu’à 2600 m ». Aux Ecrins à l’aube du 15, quatre cordées sans guide se préparent à partir vers le Dôme. Le gardien ne le sent pas et avertit : une cordée d’Espagnols reste, mais des Italiens, trois Allemands et trois Tchèques, formant les trois autres cordées, partent. Le gardien raconte que «  les Italiens ont fait demi-tour dès la fin de la première montée. Les autres ont poursuivi, semblant parfois en errance. Une autre cordée de deux Allemands, dont un guide, venue du bas et qui n’est pas passée au refuge, les a ensuite rejoint. Tous ont alors fini par arriver à la rimaye de la Barre des Ecrins », voisine du Dôme, vers 3900 mètres d’altitude. Les zones traversées pour arriver là sont raides, à plus de 30°, tout comme l’endroit où les trois cordées se sont retrouvées. Une avalanche, de plaque également, se déclenche. Elles projettent les 8 membres  parmi crevasses et murs de séracs en aval… 7 morts dont le guide, et une blessée grave.

Trois enquêtes, notamment menées par le PGHM de Briançon, ont été ouvertes sur ces 3 avalanches. Le procureur de la République de Gap Raphaël Balland a classé sans suite celle concernant l’avalanche de Ceillac. Le PGHM de Briançon avait conclu que l’accident était directement lié au choix de l’itinéraire de descente, mais personne n’a porté plainte, les skieurs étaient majeurs et tous sont morts. Le même procureur a également classé sans suite celle concernant le drame survenu au col Emile Pic, estimant l’infraction des deux guides autrichiens impliqués « insuffisamment caractérisée ». Une autre enquête est en cours en Autriche sous la direction du Parquet d’Innsbruck, à qui le Parquet de Gap a adressé la totalité des éléments recueillis par l’enquête française. Enfin, dans un communiqué daté du 16 septembre, Raphaël Balland a indiqué à propos de l’avalanche du Dôme des Ecrins que « l’enquête devrait aboutir rapidement à un classement sans suite (…) dans la mesure où la seule survivante n’avait aucun rôle d’encadrement ou d’organisation qui aurait pu participer à la survenance de ce tragique accident ».

Ces trois accidents sont choquants dans la mesure où ils ont fait beaucoup de victimes et qu’ils se sont déroulés dans des conditions très douteuses de terrain et de météo, aussi en présence de personnes expérimentées ou professionnelles. Les perceptions et mécanismes de prise de décisions de chacun en montagne s’avèrent décidément bien complexes.

©Sommets.info/MR76

Le blog « en direct » du refuge du Promontoire et ses archives du printemps

Le tableau récapitulatif complet des accidents d’avalanche 2014-2015 par l’ANENA

Laisser un commentaire