Quelles suites à l’avalanche de Valfréjus et ses 6 morts ?

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ENQUÊTE - Avalanche du col du Petit Argentier – Vallée de Maurienne (Savoie) - le 2 février 2016 
Par François Carrel

L’avalanche du col de Petit Argentier du 18 janvier dernier, tout près de la station de Valfréjus, a tué 6 légionnaires. L’incompréhension et la colère dominent parmi les professionnels de la montagne de Maurienne : « C’était suicidaire« , tranche l’un d’eux. « Par ces conditions, avec un groupe aussi imposant, n’aurait-il pas été plus prudent de trouver un itinéraire moins exposé ? », interroge un guide. La justice va devoir se prononcer sur l’existence de fautes éventuelles de l’encadrement militaire du groupe, tandis qu’une enquête interne à l’armée de terre devrait décrypter les éventuels dysfonctionnements dans la chaîne de commandement, en montagne, au sein des troupes alpines. L’armée saura-t-elle tirer les leçons de ce drame et prendre les mesures indispensables pour qu’il ne se reproduise pas ?

L’avalanche qui a emporté lundi 18 janvier un groupe de soldats près de la station savoyarde de Valfréjus (vallée de la Maurienne, Savoie), a tué 6 d’entre eux, âgés de 21 à 33 ans. Les cinq premiers ont été retrouvé morts par les secours ; le sixième, en sévère hypothermie, avait pu être réanimé mais a succombé une semaine plus tard à l’hôpital. Le groupe décimé était composé de cinquante et un légionnaires du 2e Régiment étranger de génie (Reg) de Saint-Christol (Vaucluse), soit le tiers d’une compagnie destinée à être « projetée » en opération militaire au Sahel dans les mois à venir. Ce régiment de la Légion étrangère basé sur le plateau d’Albion est pourtant bien rattaché à la 27e Brigade d’infanterie de montagne (Bim) qui regroupe les forces alpines de l’armée de terre. Cette brigade est composée des trois derniers bataillons de chasseurs alpins français et d’un régiment d’artillerie, un de chasseurs (blindés) et un de génie, le 2e Reg donc. Ces légionnaires « alpins » fraîchement recrutés étaient en stage hivernal de formation en Maurienne, en vue de décrocher le Brevet d’alpiniste et de skieur militaire, obligatoire au sein de la 27e Bim. Après une première semaine d’initiation au ski, ils étaient encore néophytes en montagne. Ils étaient encadrés par trois cadres de leur régiment ayant la qualification de « chef de détachement haute montagne », obtenue à l’Ecole militaire de haute montagne de Chamonix (EMHM, elle aussi composante de la 27e Bim), et par huit autres sous-officiers ou soldats formés plus succinctement à l’EMHM.

L’avalanche s’est déclenchée alors qu’une partie du groupe remontait en ski de randonnée un vallon menant au col du Petit Argentier, situé à 2600 mètres d’altitude face aux pistes de Valfréjus. Elle était massive, en plusieurs branches, sur environ 400 mètres de large : le vallon s’est détaché dans sa totalité (voir la photo du Dauphiné Libéré ici). Selon Franck Bouchayer, l’officier montagne principal de la 27e Bim, moniteur-guide militaire, les 5 ou 6 hommes de tête, chargés de faire la trace, étaient parvenus aux deux tiers de cette pente orientée nord-est et haute de 300 mètres de dénivelé, soit à l’altitude de 2450 m environ, là où l’inclinaison avoisine les 30 °. Dix-huit soldats situés en aval ont été ensevelis ou « secoués » par l’avalanche. Tous étaient équipés de DVA. « Il y avait 10 mètres d’espacement entre chaque soldat sur l’ensemble du groupe », précise encore Franck Bouchayer. Les soldats décédés ont été retrouvés sous plus d’un mètre de neige. Le reste de la troupe, restée au pied de la pente, non loin du Pas du Roc, n’a pas été touché.

Incompréhension totale

Les professionnels de la montagne ne comprennent pas. Les bulletins locaux d’estimation du risque d’avalanche des 17 et 18 janvier, émis par Météo France, étaient explicites sur la menace pour des skieurs dans les pentes raides orientées de NW à S, au-dessus de 2200 m. Le risque était « marqué », de niveau 3 sur l’échelle de 5, et surtout cette avalanche est bien connue des locaux. Simon Teppaz, du bureau des guides Savoie-Maurienne, s’interroge à mots soigneusement pesés : « C’était une pente susceptible d’être avalancheuse ce jour-là. Par ces conditions, avec un groupe aussi imposant, n’aurait-il pas été plus prudent de trouver un itinéraire moins exposé ? ». Dominique Létang, directeur de l’Association nationale d’étude de la neige et des avalanches (Anena) confirme « qu’en présence de couches fragiles sur cette pente nord, c’était très délicat. La seule sécurité envisageable aurait été de ne s’engager qu’un par un… ce qui était évidemment rédhibitoire pour un groupe de cette taille ».

L’un des six pisteurs-secouristes de Valfréjus présents sur le secours, Régis Tuaillon, a confié son amertume au Dauphiné Libéré : « avec les vents qu’on a eu la semaine dernière, c’était l’exposition maximum. Cela prouve qu’il n’y a eu aucun renseignement pris au préalable (par les responsables du groupe NDLR) car c’était suicidaire de partir dans un endroit pareil, surtout à la que leu leu comme ils l’ont fait » (voir la vidéo ici ). L’un des autres professionnels locaux ayant participé aux secours le 18 janvier a exprimé sa colère à l’agence France Presse, en demandant à garder l’anonymat : « Ils sont entrés dans une combe où il n’y avait pas la moindre trace. C’était l’endroit où il ne fallait pas aller. Se jeter ainsi dans la gueule du loup, c’est criminel ». Découvrant depuis la station de Valfréjus, située juste en face du col du Petit Argentier, le groupe de soldats en pleine progression, ce moniteur de ski et collaborateur de l’Anena a alerté le service des pistes, espérant sans trop d’espoir que les skieurs pourraient être arrêtés… « J’ai deviné le scénario cinq minutes avant que ça arrive. Je me suis dit : ça va être un massacre. (…) On n’est pas dans la fatalité mais dans l’erreur humaine caractérisée« .

Enquêtes judiciaire et militaire

Dès le soir de l’accident, le préfet de la Savoie déclarait à la presse : « nous savons que la qualité du support du manteau neigeux n’est pas bonne en ce moment (…) l’enquête doit déterminer justement si le fait de se trouver sur cet itinéraire ce jour-là constituait une prise de risque. » Le parquet d’Albertville a très vite ouvert une enquête, confiée à la section de recherche de la gendarmerie de Chambéry. Le parquet et les gendarmes attendent le rapport d’un expert en nivologie sur cette avalanche, d’ici au 18 mars, pour orienter leurs recherches et savoir quelles suites donner. L’enquête devra établir pourquoi et comment, c’est-à-dire sous quel commandement, les militaires se sont engagés si haut sous le col du Petit Argentier, si nombreux et avec un espacement sans doute insuffisant face aux risques nivologiques avérés. « S’il y a une faute, elle sera poursuivie quelle que soit la qualité des personnes concernées« , a assuré une source judiciaire. L’enquête serait alors dans ce cas ouverte sans doute pour « homicides involontaires pour manquement aux obligations de sécurité » et c’est le parquet délégué aux affaires militaires de la région, situé à Lyon, qui serait alors compétent.

Une « enquête de commandement » devait être selon l’usage lancée par l’armée de terre, en parallèle de l’enquête « civile ». A la 27e Bim, Franck Bouchayer précise : « il n’y a pas eu d’entorse au règlement, le fonctionnement du système militaire de montagne ne me paraît pas remis en cause. Il nous reste à comprendre ce qui s’est précisément passé et les responsabilités de chacun. A ma connaissance, l’objectif du groupe validé par le bureau montagne du régiment, avant même le début du stage, n’était en effet pas d’aller au col du Petit Argentier : il devait rejoindre le sommet du télésiège de Punta Bagna, via le Pas du Roc et le vallon situé au pied du Petit Argentier, tout en profitant de pentes sur le parcours pour travailler des savoirs faire ‘montagne’ spécifiques ». Blaise Agresti, ancien commandant du peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) de Chamonix et ancien commandant du Centre national d’instruction de ski et d’alpinisme de la gendarmerie (Cnisag) de Chamonix, souligne la « difficile équation » à résoudre pour les troupes de montagne en général et a fortiori pour ce régiment de légionnaires basé dans le Vaucluse, loin des Alpes : « on leur demande d’être spécialistes d’un environnement à risque, la montagne, tout en étant très occupés par leurs opérations à l’étranger ».

À la tête de l’armée, il est pourtant évident que la recherche de responsabilités du côté de l’encadrement du groupe n’est pas à l’ordre du jour. Dès le lendemain du drame, le ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian, venu se recueillir sur les corps des légionnaires décédés et féliciter les secouristes, déclarait, lisant consciencieusement ses notes : « L’entraînement militaire comporte nécessairement des risques, surtout dans un milieu comme la montagne qui peut être hostile. C’est le sens de ces exercices en conditions réelles qui préparent nos soldats à être engagés dans des opérations difficiles avec l’objectif de mieux nous protéger ». Lors de l’hommage rendu aux 6 légionnaires, le 26 janvier dans la cour d’honneur du 2e Reg à Saint-Christol, le général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de terre (CEMAT, l’officier le plus gradé de la chaîne de commandement), a été très clair face aux cercueils : « Vous êtes tombés en montagne, d’une façon imprévisible et brutale, malgré l’excellence de vos chefs auxquels je renouvelle mon entière confiance ». Il a ensuite précisé à la presse : « Le soldat à l’instruction en montagne n’est pas un skieur traditionnel. La notion de hors-piste, par exemple, n’existe pas dans le domaine où s’entraine la 27e Bim ». Fermez le ban.

L’indispensable avis des experts locaux

Les chefs de détachement sont qualifiés après validation d’une liste de courses réalisées en montagne et vingt semaines de stage à l’EMHM de Chamonix. Ils ont pour des raisons opérationnelles et stratégiques évidentes des prérogatives énormes : ils ont le droit d’encadrer en haute montagne de 30 à 50 soldats, là où un guide civil, formé pour sa part au long cours à l’ENSA, sur des années, ne peut emmener que 6 à 8 clients ! Un chef de détachement a donc des prérogatives larges pour un niveau de pratique de la montagne qui peut être parfois très réduit, en raison de ses engagements opérationnels, de l’Afghanistan à l’Afrique… C’est le cas, en particulier, pour ce régiment du plateau d’Albion qui est, de plus, basé loin des montagnes. S’il est impensable, à des fins tactiques, d’imposer des normes d’encadrement inférieures dans le cadre d’un déplacement stratégique en montagne de troupes alpines, la 27e Bim ne pourrait-elle pas imposer des ‘filtres’ pour ces périodes d’entraînement et de formation, afin d’éviter de trop gros groupes ? Si on n’est évidemment pas ici dans le cadre d’une sortie de ski de rando loisir, les risques du terrain sont pourtant bien les mêmes… et ils sont encore aggravés par l’effet de masse ! Au sein de la gendarmerie, après un accident en 2013, les chefs de détachement ont vu la taille du groupe qu’ils peuvent encadrer dans le cadre de ce genre de sortie de ski de randonnée à des niveaux proches des guides ENSA, et par ailleurs la validation de la sortie par un expert local, fin connaisseur du terrain, est désormais obligatoire.

Il ne manquait pas à Modane, au matin du drame, de membres de l’armée de terre experts du terrain local et de ses conditions, notamment les secouristes du PGHM ou encore les hommes du Groupe d’aguerrissement en montagne (Gam), centre où les légionnaires du 2eme Reg étaient logés d’ailleurs. Il ne fait guère de doute que ces militaires-alpinistes basés en Maurienne auraient conseillé à une troupe d’une telle taille d’éviter ce jour-là cette pente nord du col du Petit Argentier. Indépendamment des suites pénales potentielles du drame, l’armée de terre sortirait grandie de la mise en place d’une telle réforme de l’organisation de la formation de ses troupes de montagne. Ne le doit-elle pas à ses malheureux légionnaires morts sous le col du Petit Argentier, Lal Bahadur Khapangi, 24 ans, né au Népal, Gheorghe Palade, 21 ans, né en Moldavie, Denis Halili, 21 ans, né en Albanie, Samuel Simi, 26 ans, né en Italie, David Hetenyi, 23 ans, né en Hongrie, et Touré Lamarana, 33 ans, né à Madagascar ?

© Sommets.info / F.Carrel

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