1ère hivernale du Nanga Parbat : une belle pièce d’himalayisme

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FOCUS – Himalayisme – Pakistan – Le 8 avril 2016 
Par Manu Rivaud

Cet hiver, cinq expéditions visaient la première ascension hivernale du Nanga Parbat (8125 m, Pakistan). Après plus d’un mois sur place et les abandons de trois d’entre elles, les deux expéditions les plus tenaces ont fini par s’associer et par réussir cette première, par la voie Kinshofer sur le versant Diamir de la montagne. Le 26 février dernier en milieu d’après-midi, le Pakistanais Muhammad Ali ‘Satpara’, l’Espagnol Alex Txikon et l’Italien Simone Moro atteignaient le sommet du Nanga Parbat, au bout de cinq jours d’ascension et deux mois d’expé. Des 14 8000 de l’Himalaya, seul le K2 (8611 m, Pakistan/Chine) reste désormais à gravir en hiver.

Muhammad Ali 'Satpara' (à gauche) et Alex Txikon, photographiés par Simone Moro, au sommet du Nanga Parbat le 26 février. Il est 15h40. ©Alex Txikon, courtoisie pour sommets.info
Muhammad Ali ‘Satpara’ (à gauche) et Alex Txikon, photographiés par Simone Moro, au sommet du Nanga Parbat le 26 février. Il est 15h40. ©Alex Txikon, courtoisie pour Sommets.info

26 février dernier, sommet du Nanga Parbat à 8125 mètres au Pakistan, 15h40 : Muhammad Ali, 38 ans, porteur d’altitude pakistanais de Satpara (district de Skardu), s’apprête à faire flotter au vent quelques étoffes et le drapeau de son pays. À sa gauche, l’himalayiste espagnol Alex Txikon, 34 ans. L’himalayiste italien Simone Moro, 48 ans, immortalise l’instant : le drapeau pakistanais va flotter au sommet en hiver pour la première fois.

Grand ciel bleu ce jour, avec du « vent jusqu’à 45 km/h et une température de l’air à -34°C », témoigne l’Italien. Les trois himalayistes viennent de réaliser la première ascension hivernale du Nanga Parbat mais ne restent là que quelques minutes. Plus bas, à environ 70 mètres de dénivelé, la Tyrolienne Tamara Lunger, 29 ans, a renoncé à les suivre jusqu’au sommet et attend leur retour pour descendre, s’abritant au mieux un peu à l’écart de l’itinéraire. « Ce jour-là elle a vomi à plusieurs reprises », témoigne Moro.

Voilà cinq jours que les quatre himalayistes sont sur la montagne dans le but d’atteindre la cime et d’en redescendre par la voie Kinshofer, sur le versant Diamir ; deux mois qu’ils ont atteint le camp de base à 4200 mètres, sur le glacier de Diama. Acclimatation, exploration des diverses voies envisagées, tentatives, équipement en cordes fixes et en camps d’altitude de la voie Kinshofer, maintenance de la trace au départ de l’itinéraire lors des journées perturbées et vie au camp de base, le programme fut dense jusqu’à cette ascension finale. D’ailleurs, ce n’est qu’à partir du 1er février que les Italiens Moro et Lunger se sont associés avec l’équipe menée par Txikon, alors qu’il s’agissait au départ de deux expéditions aux objectifs différents. Nous y reviendrons. Là, Tamara est épuisée et garde des forces pour rejoindre la tente du camp IV, à 7150 mètres, un camp que les quatre himalayistes ont quitté ce matin du 26 les uns après les autres : « autour de six heures, pour nous équiper confortablement et pour éviter l’obscurité et le froid de la nuit », explique Moro.

Depuis le camp IV, l’ascension a duré un peu plus de 9 heures. Les quatres himalayistes avaient choisi d’évoluer le plus légèrement possible : chaussures (à semelle chauffante parfois), combinaison d’altitude, piolet, crampons, un petit sac avec vivres et liquides… Aussi, « nous avions décidé ensemble de ne pas nous encorder et de ne pas prendre de corde. Nous ne doutions pas de nos capacités et étions prêts à gravir puis à descendre les 1000 derniers mètres ainsi. En revanche nous avions convenu de rester peu éloignés les uns des autres », raconte Simone.

Techniquement, les 1000 derniers mètres ne sont pas très difficiles à gravir mais peut-être davantage à descendre sans corde. Du camp IV, un vaste terrain glaciaire mène d’abord en pente moyenne à 7400 mètres, puis la pente de neige se raidit et conduit à un couloir de neige et de rochers dont les passages les plus raides sont évalués à 45°. Ce couloir sort sur l’arête sommitale, proche du sommet. À la montée, Txikon, Moro et Lunger l’ont emprunté. En revanche, Ali a fait cavalier seul par un autre itinéraire : « à partir de 7800 mètres, nous avons vu Ali partir par un itinéraire rocheux à droite du couloir classique, une variante qui pouvait être plus directe et rapide, détaille Moro. J’ai tenté de le rappeler, mais nous n’avons pas pu communiquer. Grâce à un appel radio aux militaires présents au camp de base, qui nous observaient à la lunette, nous avons eu confirmation qu’Alex, Tamara et moi-même empruntions l’itinéraire du couloir classique et nous avons donc continué via celui-ci ».

L'itinéraire Kinshofer suivi cet hiver pour la première hivernale du Nanga Parbat, vu depuis le camp de base à 4200 mètres. ©Alex Txikon, courtoisie pour sommets.info
L’itinéraire Kinshofer suivi cet hiver pour la première hivernale du Nanga Parbat, vu depuis le camp de base à 4200 mètres. ©Alex Txikon, courtoisie pour Sommets.info
La pyramide sommitale du Nanga Parbat (ici le 15 janvier). En orange, l'itinéraire suivi par Txikon, Moro et Lunger le 26 février. La flèche rouge indique grossièrement l'itinéraire suivi par Ali le même jour. Image source ©E. Revol, courtoisie pour sommets.info
La pyramide sommitale du Nanga Parbat (ici le 15 janvier). En orange, l’itinéraire suivi par Txikon, Moro et Lunger le 26 février. La flèche rouge indique grossièrement l’itinéraire suivi par Ali le même jour. Image source ©Elisabeth Revol, courtoisie pour Sommets.info

La descente

Du sommet, Ali, Txikon et Moro retrouvent Lunger puis regagnent le camp IV en désescalade puis marche, peu avant 20 heures : « nous étions tous à la fois très contents et épuisés après cette journée de 14 heures, raconte Moro. Tamara nous a dit avoir glissé sur environ 200 mètres en amont du camp et s’être fait mal à la hanche, ce qu’aucun de nous n’a vu. Nous avons passé du temps à nous réchauffer, à parler et à masser nos pieds. Tamara a tremblé toute la nuit et effectivement, souffrait de la hanche ». Le lendemain, 27 février, les quatre himalayistes sont de retour au camp de base vers 17 heures, après avoir redescendu « la voie Kinshofer en rappels le long des cordes fixes, depuis le camp IV, quitté vers 10h30 », témoignent-ils. Selon Txikon, « 3000 mètres de cordes avaient été portés, installés puis fixés pour l’ascension et la descente, essentiellement par Muhammad et moi-même » : « un matériel que nous avons redescendu avec nous », assure Moro.

Le Nanga Parbat rejetait ses prétendants à la saison froide depuis près de 30 ans : il n’est ainsi que le 13ème des 14 sommets officiels de 8000 mètres à avoir été conquis en hiver, depuis le premier exploit du genre à l’Everest par les Polonais Krzysztof Wielicki et Leszek Cichy, le 17 février 1980 (voir l’historique des premières hivernales des 14 8000 de l’Himalaya en fin d’article). Seul le K2 (8611 m, Pakistan/Chine) reste désormais à gravir à l’hiver calendaire.

27 février 2016 : retour du sommet au camp de base. De gauche à droite : Alex Txikon, Tamara Lunger, Simone Moro et Muhammad Ali 'Satpara'. ©Alex Txikon, courtoisie pour sommets.info
27 février 2016 : retour du sommet au camp de base. De gauche à droite : Alex Txikon, Tamara Lunger, Simone Moro et Muhammad Ali ‘Satpara’. ©Alex Txikon, courtoisie pour Sommets.info

Montagne tueuse et Kalachnikov

Le Nanga Parbat est le 9ème plus haut sommet de la Terre. Des 14 sommets de 8000 mètres de l’Himalaya, il est l’un des moins gravis. Relativement à sa fréquentation, il est aussi l’un des trois plus mortels, avec le K2 et l’Annapurna. Depuis sa première ascension en 1953, 335 alpinistes ont atteint son sommet (contre 5656 pour l’Everest…), 68 ont péri sur ses flancs dont 7 à la descente de la cime.

Les versants du Nanga Parbat, trois au total, sont gigantesques. Des trois camps de base respectifs aux pieds de ceux-ci, il reste 4000 à 4500 mètres de dénivelé à gravir pour atteindre le point haut.

Le versant Rakhiot, ou versant Est, est très glaciaire. C’est par celui-ci qu’à l’été 1953, une expédition autrichienne réussit à gravir le Nanga Parbat pour la première fois, avec le succès en solitaire d’Hermann Buhl. Le 3 juillet, l’Autrichien alors âgé de 28 ans réalisait seul l’ascension des 1200 derniers mètres de dénivelé, par l’arête reliant les sommets est, nord et l’antécime, longue de 6 kilomètres : exploit au retentissement mondial, réalisé sans oxygène mais sous amphétamines. Seulement deux voies ont été ouvertes et aboutissent au sommet de ce côté.

Le versant Rupal, ou sud, est quant à lui le plus raide des trois. Il présente la paroi la plus haute de l’Himalaya – 4500 mètres -, striée de couloirs, goulottes et éperons rocheux. Les frères Messner, Günther et Reinhold, marquèrent l’histoire de l’himalayisme en atteignant la cime pour la première fois par ce versant le 27 juin 1970, mais Günther disparut dans la descente. Aujourd’hui, seulement 4 itinéraires ont été ouverts et aboutissent au sommet via le versant Rupal.

Le versant Diamir, ou nord à nord-ouest, offre quant à lui 6 possibilités avérées. La première d’entre elle, la voie Kinshofer, fut la première fois gravie en intégralité par les Allemands Toni Kinshofer, Siegfried Löw et Anderl Mannhardt, en 1962. Ce fut la seconde ascension du sommet, 9 ans après celle de Buhl. 5 autres itinéraires ou « variantes » ont été ouverts depuis ici, mais la voie Kinshofer reste la plus parcourue et est considérée depuis quelques années comme la voie normale au sommet.

Au-delà des ascensions et des tentatives, un attentat a été perpétré dans la nuit du samedi 22 au dimanche 23 juin 2013, au camp de base Diamir : des Talibans pakistanais du TTP abattaient cette nuit-là leur propre guide et 9 alpinistes étrangers. Ce massacre fit date et engendra notamment des changements dans les modalités d’accès à la montagne.

Cet hiver, quatre expéditions se sont installées au camp de base du versant Diamir et une cinquième au pied du versant Rupal, chacune dotée d’un permis d’ascension. « Côté Diamir, nous étions 4 expéditions indépendantes les unes des autres, témoigne la Drômoise Elisabeth Revol, 36 ans. Chacune comptait de 2 à 3 alpinistes, les équipiers du camp de base et enfin deux à trois militaires armés, payés par les autorités du pays pour veiller à sa sécurité. Les militaires s’organisaient par rotation et nous étions seulement chargés de leur fournir duvet et doudounes pour la vie au camp de base, jusqu’à la fin de nos séjours respectifs ». « Ils étaient armés de Kalachnikov », précise Moro. Ambiance. Et tout ceci globalement à l’ombre : du mois de janvier au mois de février, le soleil n’éclaire le camp de base que de 2 à 3h30 par jour. « Il y fait au mieux zéro degré », assure Revol.

5 expés pour cette première hivernale

Le 27 décembre, la Française Elisabeth Revol et le Polonais Tomek Mackiewicz, 41 ans, parviennent les premiers au camp de base Diamir, après trois jours de marche depuis Chilas. Ensemble, à l’hiver 2015, ils avaient atteint 7800 mètres, en dix jours depuis le camp de base et par la voie glaciaire située la plus à gauche du versant, dite Messner 2000 (Reinhold Messner et son frère Hubert Messner, Hanspeter Eisendle et Wolfgang Tomaseth, en 2000). Ils évoluaient en pur style alpin : « je ne tiens pas à employer des porteurs d’altitude ou à fixer des cordes, témoigne Revol, c’est coûteux, et la voie Messner 2000 se prête parfaitement au style alpin ». Ils sont de retour ici cet hiver pour tenter la même voie et toujours en style alpin, c’est-à-dire encordés mais sans ombilic fixe vers le bas, avec le matériel de bivouacs et des vivres pour dix jours sur le dos. Corollaire : les sacs pèsent de 15 à 20 kilos au départ. Leur expédition est amateure : Elisabeth est professeur d’éducation physique et sportive, et « Tomek se débrouille comme il peut en Pologne pour s’offrir une expé chaque année », raconte la Française. Pour les prévisions météo, « c’est mon mari qui me les transmet depuis la France », explique-t-elle. Pour acheminer matériels et vivres jusqu’au camp de base, Revol, Mackiewicz et leur escorte ont eu recours à dix porteurs. Au total, hors matériel technique existant ou complété par quelques sponsors, Elisabeth évalue le coût total de leur expé à 10 000 euros.

Le même jour, les Italiens Simone Moro et Tamara Lunger arrivent également au camp de base, mais avec plusieurs dizaines de porteurs. Moro est un professionnel très équipé et ne s’en cache pas. Il vit de ses expéditions en Himalaya depuis longtemps, et de ses activités de pilote d’hélicoptère au Népal où il achemine par les airs des marchandises et porte parfois secours aux trekkeurs, voire aux alpinistes… Son expérience de l’Himalaya est vaste. Il y a gravi de nombreux sommets et pratiqué tous les styles, alpin ou traditionnel avec cordes fixes et porteurs d’altitude. Il a notamment réussi la première hivernale de trois sommets de 8000 mètres : celle du Shishapangma (8027 m, Chine) en janvier 2005, celle du Makalu (8463 m, Népal/Chine) en février 2009 puis celle du Gasherbrum II (8035 m, Pakistan/Chine) en février 2011 (détails dans l’historique). Lunger, ancienne athlète de haut niveau et championne de ski-alpinisme, est beaucoup moins expérimentée mais voue une passion pour les 8000 : elle annonce un premier succès au Lhotse (8516 m, Népal/Chine) en 2010 puis une réussite au K2 à sa première tentative, par la voie normale des Abruzzes, en 2014. Moro et Lunger sont venus pour réussir la première hivernale du Nanga Parbat, également par la voie Messner 2000 et en style alpin. Cette voie, Moro la connaît « jusqu’à 6800 mètres, une altitude atteinte à l’hiver 2011 lors d’une tentative avec le Kazakh Denis Urubko ». À noter également pour lui sa seconde tentative d’hivernale « en 2014 via le versant Rupal et sa voie Schell. Avec l’Allemand David Göttler, nous avions atteint l’altitude de 7200 m », précise-t-il. En juin 2003, il ouvrait encore une nouvelle voie de deux mille mètres de dénivelé dans le versant Diamir du Nanga, avec le Français Jean-Christophe Lafaille, atteignant 7200 mètres. Financièrement, Moro et Lunger évaluent le coût total de leur expédition cet hiver à 50 000 euros.

Le 28 décembre, les Polonais Adam Bielicki et Jacek Czech, 32 et 46 ans, rejoignent à leur tour le camp de base Diamir. Acclimatés grâce à un séjour au Chili où ils ont mené à bien plusieurs incursions en altitude, ils sont venus pour gravir en style alpin la voie Kinshofer. Si Czech est professeur de sport, Bielicki vit de ses expéditions sur les plus hauts sommets. Il est notamment l’un des summiters des premières hivernales du Gasherbrum I (8068 m, Pakistan/Chine) en 2012 et du Broad Peak (8047 m, Pakistan/Chine) en 2013.

Le 31 décembre enfin, Alex Txikon et l’Italien Daniele Nardi, 39 ans, himalayistes professionnels comme peut l’être Simone Moro, arrivent au camp de base avec le porteur d’altitude Muhammad Ali ‘Satpara’. Ali est employé pour porter et fixer les cordes sur la montagne. À l’hiver 2015, ce trio était parvenu à la même altitude que Revol et Mackiewicz, mais via la voie Kinshofer et en style traditionnel, une ascension pour laquelle ils reviennent cette année. Tous les trois ont déjà gravi plusieurs 8000 mais Txikon, leader de l’équipe ici, affiche le plus d’expéditions sur les sommets de 8000 mètres, été comme hiver. Comme les précédents, ils se sont acclimatés à l’avance : Ali dans la région de Skardu, Txikon et Nardi en Argentine début décembre, au Cerro de San Francisco (6016 m) et à l’Incahuasi (6621 m).

Versant Rupal, la discrète expédition polonaise et pakistanaise se termine à la fin janvier sans succès. Versant Diamir, les quatre expéditions en présence se cotoient et jouent une belle pièce d’himalayisme pendant plusieurs semaines.

Abandons et unions

Jusqu’au 5 janvier, Revol et Mackiewicz, puis Moro et Lunger s’acclimatent sur le Ganalo peak (6606 m) qui fait face au versant Diamir, en y passant deux nuits, à 5500 et 6000 mètres. L’équipe de Txikon établit le camp I à 4800 mètres sur la voie Kinshofer et y dépose en deux fois 70 kilos de matériel pour la suite. Les Polonais tentent leur objectif mais finissent par renoncer à gravir la voie Kinshofer en style alpin : le grand couloir est en glace vive, pas en neige confortable.

Devant ces conditions difficiles, Txikon, Nardi et Ali vont reconnaître la voie de l’éperon Mummery le 6 janvier – un plan B – mais jugent l’exposition aux séracs trop forte.

Du côté de la voie Messner 2000, Revol et Mackiewicz sont devant. Le 10 janvier, ils franchissent le passage clé : une haute et fragile barre de séracs entre les camps II (6000 m) et III, « bien plus délicate et exposée cette année que l’an passé », commente Revol. Sur deux bonnes centaines de mètres de dénivelé, il ont cheminé parmi les tranches de séracs et franchi des sections raides à 85°. Ils établissent au soir le camp III, à 6800 mètres. Plus bas, Moro et Lunger ont établi leur camp II. 11 janvier : le vent souffle trop violemment. Moro et Lunger ne franchissent pas la barrière de séracs et croisent Revol et Mackiewicz qui redescendent : retour au camp de base.

Voie Messner 2000, le 10 janvier : Tomek Mackiewicz dans la barrière de séracs clé entre les camps II (6000 m) et III (6800m). ©Eliabeth Revol, courtoisie pour sommets.info
Voie Messner 2000, le 10 janvier : Tomek Mackiewicz dans la barrière de séracs clé entre les camps II (6000 m) et III (6800m). ©Elisabeth Revol, courtoisie pour sommets.info

Sur la voie Kinshofer, Txikon et Ali ont fixé des cordes jusqu’à 5700 mètres. Au soir du 11, l’équipe de Txikon et les Polonais Bielicki et Czech décident de s’associer pour gravir cet itinéraire. L’union sera de courte durée : le 12 janvier, par une journée très maussade, un incident survient. Bielicki, assuré par Nardi, progresse dans le haut du grand couloir de glace de la Kinshofer, vers 5800 mètres. L’objectif est de continuer à fixer la ligne de vie vers le haut. Mais Bielicki chute dans la pente, une vitre inclinée à 60° : « un vol de 70 mètres », témoigne-t-il. Deux broches à glace ont tenu, Nardi a eu la poigne et Bielicki ne se blesse qu’à la main : fin de journée pour eux et retour au camp de base. Le 13, Txikon et Ali prennent le relais, parviennent à franchir cette zone et équipent la ligne jusqu’au mur Kinshofer, à 6000 mètres. Bielicki a la main trop abimée et renonce à poursuivre : les deux Polonais terminent leur expédition au soir du 15 janvier.

Dix jours plus tard, le 25 janvier, l’équipe de Txikon a équipé la Kinshofer jusqu’au camp III à 6700 mètres. Elle a franchi le mur homonyme et ses amas de vieilles cordes et échelles métalliques, laissées à demeure par les expéditions précédentes, le 17 janvier. Quant à Revol et Mackiewicz, ils ont renoncé à poursuivre, ayant atteint l’altitude de 7500 mètres le 22 : « le 23, nous avons quitté notre camp IV à 7200 mètres, vers 2 h du matin, pour tenter de poursuivre au-delà du point atteint la veille. Nous étions sur l’itinéraire ouvert en 2009 par Göschl et Rousseau, que l’on avait décidé de rejoindre depuis la voie Messner 2000. Mais le vent et le froid n’étaient pas tenables et nous sommes revenus au camp de base. C’était l’un des jours des plus froid sur le Nanga Parbat. Dans ces conditions, la température à 4200 mètres descend souvent à -20, -25°C ». Quatre jours plus tôt, Revol et Mackiewicz faisaient le choix de rester au camp II sous la tempête, tandis que Moro et Lunger abandonnaient un peu au-delà leur seconde tentative, et rejoignaient le camp de base.

Voie Messner 2000, camp II (6000 m) d'Elisabeth Revol et Tomek Mackiewicz, le 19 janvier. Une journée d'attente, dans des vents à plus de 80 km/h, avant de poursuivre le lendemain vers le camp III. ©Elisabeth Revol, courtoisie pour sommets.info
Voie Messner 2000, camp II (6000 m) d’Elisabeth Revol et Tomek Mackiewicz, le 19 janvier. Une journée d’attente, dans des vents à plus de 80 km/h, avant de poursuivre le lendemain vers le camp III. ©Elisabeth Revol, courtoisie pour sommets.info

Cette journée du 25 janvier est l’avant-dernier tournant de l’expé : « les prévisions météo se sont avérées globalement très mauvaises pour les trois premières semaines de février, témoigne Revol. C’était normal. Ici au Nanga, les meilleurs créneaux météo se situent au mois de janvier, plutôt sec, puis ensuite à la fin février avec dans l’intervalle beaucoup de chutes de neige. J’étais pourtant disponible cette année pour patienter. L’itinéraire était dangereux, et je n’ai pas eu la motivation pour attendre trois semaines un prochain créneau favorable ». Revol et Mackiewicz abandonnent : « j’étais forcément un peu déçue et a priori l’hivernale du Nanga Parbat ne me motivait plus après ces deux échecs consécutifs. Mais dès mon retour, cette montagne a de nouveau exercé sur moi son pouvoir d’attraction. Tout reste envisageable à l’avenir », a conclut Elisabeth. Fair-play, la Française montre ses images de la section clé de la barrière de séracs aux Italiens. Avec ces éléments, Moro et Lunger abandonnent leur projet d’ascension par la voie Messner 2000, mais pas le Nanga Parbat.

Le Nanga Parbat, vu du ciel, montre son gigantisme. Du camp de base à 4200 m, 4000 mètres sont à gravir. En orange, la tentative 2015 de Tomek Mackiewicz et d'Élisabeth Revol. En violet, leur tentative cette année. En rouge, la voie Kinshofer. Image source ©Elisabeth Revol, courtoisie pour sommets.info
Le Nanga Parbat, vu du ciel, montre son gigantisme. En orange, la tentative 2015 de Tomek Mackiewicz et d’Élisabeth Revol. En violet, leur tentative cette année. En rouge, la voie Kinshofer. Image source ©Elisabeth Revol, courtoisie pour sommets.info

Final électrique

Neige, neige et neige. L’équipe de Txikon reste active sur la voie Kinshofer, balise le glacier du camp de base au camp I, maintient la trace, essuie une avalanche sans gravité.

Le 1er février, elle s’associe avec Simone Moro et Tamara Lunger pour décrocher cette foutue première hivernale. Le job continue à 5 mais le 6 février, Daniele Nardi décide de quitter définitivement l’expédition : « des désaccords sur le rythme des opérations, sur les priorités et les comportements au camp de base ont mené Daniele Nardi à prendre cette décision », a expliqué Igone Mariezkurrena, l’attachée de presse d’Alex Txikon. Neuf jours de mauvais temps suivent où Txikon, Ali, Moro et Lunger entretiennent la trace et se préparent pour une prochaine tentative.

16 et 17 février : les quatre himalayistes atteignent le camp II à 6100 mètres en 10 heures depuis le camp de base, y passent la nuit mais redescendent le 17 car le vent est trop violent pour les prochains jours.

Une bonne prévision arrive enfin pour le 22 février. Les routeurs météo de Moro et de Txikon, Karl Gabl en Autriche, et Javier del Valle Melendo en Espagne, annoncent « cinq jours de beau temps, avec du vent fort pour certains jours mais du ciel bleu », témoigne Moro.

Le 22, les quatre himalayistes regagnent à nouveau le camp II. Le 23, le vent souffle « à 80 km/h et nous sommes restés sous la tente », raconte l’Italien. Le 24, le vent tombe « à environ 30 km/h » et le groupe atteint le camp III en 7 heures. Ali et Lunger fixent quelques cordes vers le haut avant la nuit. La journée du 25 permet d’établir le camp IV à 7150 mètres, Ali et Moro fixant à nouveau des cordes. Quarante minutes leurs sont nécessaires pour aménager la plateforme et monter leur tente de bivouac. Il est 18 heures. Demain, les quatre himalayistes ont rendez-vous avec le Nanga Parbat.

Les premières hivernales calendaires des sommets de 8000 mètres. Une domination polonaise... Termineront-ils "la couronne" au K2 ? ©Sommets.info
Les premières hivernales calendaires des 14 sommets de 8000 mètres. Une domination polonaise… Termineront-ils « la couronne » au K2 ? ©Sommets.info

©Sommets.info/MR76 

3 réflexions au sujet de « 1ère hivernale du Nanga Parbat : une belle pièce d’himalayisme »

  1. Très bon article (qui va me motiver à aller en lire d’autres, étant donner que je viens de découvrir ce site).
    A propos des ascensions hivernales, je n’ai pas pu m’empêcher de noter que sur le tableau final, la première du Shishapangma était attribué à Moro et Morawski. N’était-ce pas plutôt Lafaille en décembre 2004 ?

    1. Bonjour et merci pour votre appréciation. Effectivement, Jean-Christophe Lafaille était parvenu au sommet du Shishapangma le 11 décembre 2004, par la voie Scott-McIntyre-Baxter Jones de la face sud. Une ascension menée en solo, après une première reconnaissance, les 9, 10 et 11 décembre, avec retour au camp de base le 12. Au retour, il a revendiqué la première hivernale du Shishapangma, témoignant de conditions hivernales et fournissant son permis d’ascension classé « hiver » par les autorités du Tibet (cas dès le 1er décembre). Cela fit polémique, notamment avec Simone Moro, pour qui l’hiver est l’hiver calendaire que nous connaissons, du 21 décembre au 20 mars. Le tableau que nous avons fourni ici considère les premières hivernales calendaires (noté en légende). Nous reviendrons prochainement sur cet aspect objet de débats… parmi d’autres, dans un prochain article. MR.

      1. Maintenant que vous le dites, je me rappelle de cette polémique entre Lafaille et Moro.
        Parfait, j’attends donc le prochain article avec impatience.

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