10 ans sans Pierre Chapoutot

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PERSONNALITÉ - Alpinisme - Le 15 février 2016 
Par Rodolphe Popier

Le 20 janvier 2006 disparaissait Pierre Chapoutot, alias « Chaps ». Pris dans une avalanche lors d’une randonnée à ski avec un couple d’amis au Creux de Lachat en Lauzière (Savoie), les sauveteurs ne purent le dégager qu’une heure plus tard. Le Chaps, pourtant encore en vie (une fois n’est pas coutume, il avait déjà passé 2 heures sous une avalanche avec sa femme dans le Beaufortain en 1980…), devait lâcher son dernier souffle lors de son transfert en hélicoptère vers Grenoble. Il avait 66 ans. Quelques jours plus tard, plus de 500 personnes étaient venues rendre un dernier hommage à Albertville à cet alpiniste amateur éclairé, ouvreur passionné de grandes voies rocheuses d’envergure dans le massif des Écrins, écrivain, penseur et agitateur d’idées…

Pierre Chapoutot décryptant les grandes voies d'escalade de la Dibona, depuis le refuge homonyme. Photo Jean-Louis Rol, courtoisie pour Sommets.info
Pierre Chapoutot décryptant les grandes voies d’escalade de la Dibona (3130 m, Oisans) depuis le refuge du Soreiller, en juillet 1998. © Jean-Louis Rol, courtoisie pour Sommets.info

 

Chaps s’est fait sa place dans le monde de l’alpinisme amateur à partir de la seconde moitié des années 60 grâce à des répétitions marquantes et surtout l’ouverture de nouveaux itinéraires, avant tout dans son massif d’initiation puis de prédilection : les Écrins. Nombre de ses créations sont devenues classiques, à l’image de la Voie des Savoyards à la Dibona (1967, avec Bernard Wyns), de la Voie du bastion central en face sud de la Meije (1969, avec le même Bernard Wyns), de « son » Pilier en face nord du Pic sans Nom (1970, avec Jean-Louis Mercadié et Jean-Jacques Rolland) ou encore de la face nord du Pic du Coup de Sabre (1969, avec Jean-Jacques Prieur, Michel Pompeï et Jacques Dumas)… En février 1998,  Patrick Berhault, encordé à Bruno Sourzac, reprenait cet itinéraire lors de son enchaînement des faces nord du glacier Noir, traçant une variante directe : Chaps eut droit au salut chaleureux – quoique douloureux – de la main-broyeuse du maestro niçois !

Sur plus de quatre décennies, l’appétence immodérée de Chaps l’aura amené à ouvrir une bonne centaine d’itinéraires nouveaux et à écumer la majorité des classiques de l’Alpe, de la Corse (« la plus belle partie des Alpes ! » disait-il) à l’Engadin. Sortiront de l’ombre au passage quelques trésors d’ampleur comme le mur de l’Épéna en Vanoise ou la paroi sud du Rouget en Oisans en juillet 1976. D’autres encore, plus modestes mais « jubilatoires », tels la dalle du Planay au Charbon ou la face ouest de Banc Plat dans les Bauges, suivront. En fin de « carrière », Chaps évoluera vers un style d’ouverture nouveau impliquant l’emploi de la perceuse,  notamment avec Jean-Michel Cambon. « A la Grande Aiguille de la Bérarde, le nom qu’il a donné à l’une d’entre elles, L’art d’accommoder les restes, me semble bien révélateur de la distance et de l’autodérision qu’il y mettait », observe Jean-Philippe « Virus » Bourley, compagnon de cordée.

Peu adapté à la haute altitude et au fonctionnement des expéditions classiques (lire « La conquête du Truc-Much Ouest n°3« , publié dans Passage n°3 en 1977, qui équivaut à une version française du monty-pythonesque A l’assaut du Khili Khili  de W. E. Bowman !), Chaps sera néanmoins parvenu à trouver le bonheur hors de son Alpe fétiche comme au Hoggar en 1967, avec la découverte pionnière de la paroi d’Amguid, aux Tatras en 1968, au Groenland en 1975 avec 9 premières dans la vallée de Koromint, au-dessus du Tasermiut Fjord, ou encore dans les Rocheuses américaines en 1977.

Agitateur de consciences

Ayant su rendre compte çà et là de son activité boulimique grâce à sa plume alerte, mélange de poésie, d’esprit critique et d’ironie, Chaps aura surtout marqué les esprits par une rigueur intellectuelle rare, doublée d’un caractère sans concession ! Par-delà un savoir encyclopédique sur l’histoire de sa discipline (un de ses mémoires universitaires portait sur la Sainte Victoire…), le prof d’histoire-géo Chaps était un analyste exceptionnel du microcosme alpin, sachant mettre chacun face à ses contradictions, à commencer par lui-même. Toujours à l’avant-garde des problématiques de développement de l’espace montagnard et de liberté d’accès aux espaces protégés, il aura profondément influencé les institutions alpines dont il était membre, Club alpin français et Groupe de haute montagne (GHM), durant plus de trois décennies. Il est également l’un des fondateurs de l’Observatoire des pratiques de la montagne et de l’alpinisme (OPMA) aux côtés de Bernard Amy, Paul Keller ou encore Georges Elzière, en 1998.

Militant sans étiquette quoique républicain convaincu, Chaps prêchait autant une approche culturelle de la montagne que la nécessité d’une conscience politique chez les alpinistes afin de préserver l’objet de leurs fantasmes. D’aucuns retiendront l’intégrité du personnage et sa faculté à faire fructifier les débats. Il n’épargnait personne, bétonneurs aveugles et autres promoteurs de la « montagne pour tous », écologistes intégristes, puristes gardiens de la Sainte Ethique en matière d’équipement, tibétophiles béats… Chaps, toujours soucieux de ne pas tomber dans le travers d’une quelconque facilité, en aura agacé – et amusé – plus d’un ! Empêcheur de tourner en rond et pour cause : «  La montagne, c’est pointu »…

L'élégante voie des Savoyards est l'une des premières ouvertures de Chaps en Oisans (avec Wyns en 1967). 350 mètres de rochers magnifiques conduisent au sommet de l'aiguille Dibona par les dalles de la face sud, puis directement par la raide facette ouest sommitale. Au pied, cerclé, le refuge du Soreiller à 2730 m. ©Sommets.info/MR76
L’élégante Voie des Savoyards (350 m, TD) à l’aiguille Dibona est l’une des premières ouvertures de Chaps en Oisans (avec B. Wyns en 1967). L’itinéraire joue avec les lignes de faiblesses des dalles de la face sud, avant de franchir directement la raide facette ouest sommitale. Au pied, cerclé, le refuge du Soreiller à 2730 m. ©Sommets.info/MR76

L’esprit demeure

L’élégance de ses lignes en montagne et de ses écrits perpétue l’esprit de l’amateurisme à la Chaps. Aujourd’hui, au Rouget, à la Meije et à la Dibona, ses voies sont sans cesse parcourues et appréciées. Ses textes restent des références : intellectualisme mythique dans Passage, Cahiers de l’alpinisme, tenue impeccable de Cimes, la revue du GHM, monographies de l’Épéna et de la Meije, son recueil La Montagne c’est pointu, et enfin son blog foisonnant d’informations et d’anecdotes.

Ceux qui ont eu la chance d’évoluer à ses côtés gardent le souvenir intact du professeur théâtral et hédoniste, traînant sa carcasse de « bioman » et sa curieuse démarche chaloupée au cœur de sa montagne « dont le charme est si puissant qu’à lui seul il peut donner son sens à toute une vie ».

A lire ou relire La Montagne c’est pointu, Pierre Chapoutot, 1996. 
L’Epéna, montagne secrète de Vanoise, Pierre Chapoutot, GHM, 1998. 
La Meije Reine de l’Oisans, Pierre Chapoutot et Frédéric Chevaillot, Hoëbeke, 2000. 
« Pierre Chapoutot - L’imagination au pouvoir », in La saga des Ecrins, François Labande, éditions Guérin 2011. 
"La montagne c'est pointu", le site : www.pierrechapoutot.fr/

©Sommets.info/RP

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